Star en délit de faciès

Jamel Debbouze s’emporte surtout contre «le racisme ordinaire».
Photo: Agence Reuters Jamel Debbouze s’emporte surtout contre «le racisme ordinaire».

Me voici de retour des Rendez-vous d'Unifrance, foire aux interviews avec les artisans du cinéma français. On regarde les films avant d'interroger acteurs et cinéastes. Tous ces univers se suivent, se percutent, vrai condensé de cinéma hexagonal et mosaïque de sensibilités différentes. Mais ça permet aux critiques de prendre le pouls de la production française à venir, et on se laisse aspirer par le vertige de ces rencontres-là.

Lundi dernier, Jamel Debbouze s'est pointé pour le film Parlez-moi de la pluie d'Agnès Jaoui. Je l'ai vu surgir en fin de journée, avec le nom d'Obama à la bouche, fou de joie, confus, gesticulant: «Obama a prouvé qu'on pouvait être noir et intelligent, criait-il d'excitation. Son arrivée va tout changer... Grâce à lui, les gens n'auront plus d'a priori sur les Noirs...» Il disait «les Noirs», ajoutait mentalement les Maghrébins, les jaunes, la palette des hors-souche qui colorent le panorama occidental.

C'est beau, l'espoir. On n'ose l'abîmer avec ses doutes... Va pour la révolution Obama! Offrant en aparté une pensée compatissante au nouveau président américain qui suscite tant d'attentes sur la planète. Condamné à décevoir, forcément, malgré sa poigne et son charisme... Les multinationales sont tellement puissantes... Mais l'heure était à la fête, et Jamel Debbouze était si confiant...

Drôle d'oiseau que cet humoriste français aux racines marocaines. On lui donne du «monsieur»; il sursaute. «Pas habitué au terme "monsieur"», confesse Jamel Debbouze. Pourtant, tout le monde déroule le tapis rouge pour lui, là-bas. Vedette des one man shows comiques, enchaînant les rôles au cinéma (entre autres dans Indigènes et Astérix, mission Cléopâtre), producteur à ses heures, sa vie privée passée au crible, ses pas de travers aussi. Il gère même son propre théâtre à Paris depuis avril dernier, le Comedy Club. Superstar, mais l'oeil toujours humide, la mini-silhouette demeurée malingre, en trépidation perpétuelle. Ses phrases se télescopent. Pour un peu, on lui prescrirait du Ritalin...

Aimé, admiré, riche, célèbre, influent, controversé, modèle pour les enfants de la diversité, engagé dans toutes sortes de causes, dont la plus récente, Un avion pour Gaza, se propose d'aider les victimes palestiniennes des tirs d'Israël.

Il se voit comme un enfant gâté. «Je n'ai pas connu la galère des castings. J'ai commencé dans le métier parce que je voulais rire et manger.» Tout a roulé pour lui depuis ses débuts d'humoriste à Radio Nova, puis de la radio à la télé, de la télé à la scène, de la scène au cinéma.

Avec son ami Zidane, Jamel Debbouze se définit comme l'Arabe le plus célèbre de France. Sauf que ce type-là a subi tellement de vexations dans une vie antérieure que la gloire semble n'avoir aucune prise sur le noyau dur de sa personnalité. On dirait que son statut de star s'est superposé à lui, sans l'atteindre en profondeur. Demeuré contre vents et marées le petit beur à la dégaine de clown, qui subit des attaques racistes, se révolte un jour et pas le lendemain, subit, explose, en prend plein la tronche. «À 15 ans, j'avais la rage et je ne savais pas pourquoi», dit Jamel. Mais il devait bien le savoir un peu...

De fait, il s'exprime au «nous», porte-parole de ses frères humiliés et offensés. «On est étrangers dans notre propre pays, la France.» Vous lui parlez cinéma, il enchaîne sur la vie, tout court.

Derrière le nez retroussé et le bras atrophié se profile son passé: la naissance à Paris, l'enfance un temps à Casablanca, puis le retour en France à Trappes, en Yvelines, la faim, le huissier toujours aux trousses de la famille. Et cet accident de train à 13 ans qui a paralysé son bras droit et fauché la vie d'un de ses amis. Jamel avait été poursuivi pour homicide involontaire à l'époque, puis acquitté par manque de preuves. Une adolescence de grosse galère...

Aujourd'hui, il s'emporte surtout contre «le racisme ordinaire», trop souvent victime du délit de faciès maghrébin dans le gai Paris. «Le racisme frontal à la Le Pen, on le voit arriver de loin. Mais l'humiliation quotidienne qui se balade dans les mêmes habits que vous, c'est la pire.» Il dénonce la condescendance, la violence des Blancs, selon qu'on le reconnaisse ou pas. «Aujourd'hui, la précarité n'a plus de visage, le racisme non plus. Tout le monde se ressemble et les repères sont flous. Faut taper dans les moeurs.»

Il parle des flics qui l'arrêtent à tout bout de champ. À l'entendre, ça se passerait plusieurs fois par semaine, malgré sa célébrité. Exagère-t-il? Mystère! Le passé et le présent s'embrouillent dans sa tête... On a peine à les départager.

Jamel Debbouze dit vouloir fonder le Musée international de la connerie. Vaste programme! comme dirait de Gaulle. Une intention à vue de nez sérieuse, si cela se peut. Il alignerait des phrases de Bush. Raël y évoquerait ses rencontres du 3e type et Paco Rabane, ses alertes de fin du monde.

Je lui aurais bien tendu mon sac de suggestions pour son musée, mais il était en train de filer, reparlant d'Obama, son héros qui ne transformera peut-être pas le monde, tout en lui ayant permis d'avancer. Quand les héros changent de couleur, tout un mouvement se met en marche forcée, mais en marche tout de même. Et ça, Jamel Debbouze, star en délit de faciès, le comprend bien mieux que nous.

***

otremblay@ledevoir.com

À voir en vidéo