La petite chronique - Aller quelque part

Jean-Louis Fournier
Photo: Agence France-Presse (photo) Jean-Louis Fournier

«Que ceux qui n'ont jamais eu peur d'avoir un enfant anormal lèvent la main.» Comme le dit Jean-Louis Fournier, personne ne lève la main.

Sans aucun doute, je ne parlerais pas de ce livre, Où on va, papa?, s'il s'agissait d'un simple témoignage de détresse. Cette question, où on va papa?, Thomas, le fils de dix ans, la pose sans cesse. Il est handicapé mentalement et physiquement. Tout comme son frère, Matthieu. La question, Thomas peut la formuler cent fois d'affilée. Il n'a pas de mémoire. Si on les envoie à l'institut médico-pédagogique, c'est sans espoir de guérison.

Le petit livre de Jean-Louis Fournier est profondément touchant. Il ne l'est pas à la façon des confessions écrites dans ce but précis. Ami de Pierre Desproges, Fournier rappelle à sa suite qu'on peut rire de tout mais pas avec n'importe qui. Cette licence lui permet, sans nous choquer, d'évoquer le calvaire que constitue la coexistence avec deux enfants dont on sait qu'ils ne seront jamais comme les autres. Non seulement leur intelligence ne se développe-t-elle pas, mais leur corps ne se maintient que grâce à un corset.

La mort de Matthieu et la quasi-absence de Thomas suggèrent à l'auteur de leur édifier un hommage. «Un livre que j'ai écrit pour vous. Pour qu'on ne vous oublie pas, que vous ne soyez pas seulement une photo sur une carte d'identité... Souvent je ne vous supportais pas, vous étiez difficile à aimer. Avec vous, il fallait une patience d'ange, et je ne suis pas un ange.»

Un ange, certes pas. Plutôt un homme naturellement doué pour l'absurde, l'humour souvent noir, et qui se voit placé par le sort dans une situation désespérée. Lorsqu'il demande à la gardienne où sont les enfants tout en se demandant si elle ne les a jetés par la fenêtre, il sait bien qu'on sera outré. Surtout ces parents, croit Fournier, à qui tout a souri.

Ses fils ne seront jamais que des loques. Quand il voit Matthieu condamné à trente ans au fauteuil roulant et qui répète toujours «Où on va, papa?», il sait plus que jamais, et depuis longtemps, que tout est joué. «Ils ont quel âge maintenant, vos enfants?», lui demande-t-on. Il répond: «Mes enfants sont indatables. Mathieu est hors d'âge et Thomas doit avoir dans les cent ans.»

Étrange livre d'amour que celui-ci. Il nous démontre aisément que, s'il est facile d'aimer ce qui est aimable, il devient plus problématique de se voir dans un enfant qui paraît être un reproche. «Mes enfants sont très affectueux. Dans les magasins, Thomas veut embrasser tout le monde. Les gens sont un peu gênés quand ils voient un gamin de douze ans se précipiter vers eux pour les embrasser. Certains reculent, d'autres se laissent faire et disent après, en s'essuyant le visage avec un mouchoir: "Comme il est gentil!"»

Probablement parce qu'il se méfie de l'apitoiement, Fournier ne cherche pas à se faire plaindre. Il lance plutôt des appels au secours déguisés en petites notations qui traduisent mieux que tout son désespoir. «Je ne sais plus très bien qui je suis, je ne sais plus très bien où j'en suis, je ne sais plus mon âge. Je crois toujours avoir trente ans et je me moque de tout. J'ai l'impression d'être embarqué dans une grande farce, je ne suis pas sérieux, je ne prends rien au sérieux.»

Il est impossible d'être d'accord avec Jean-Louis Fournier sur ce dernier point. Le sérieux risque à tout moment de le détruire. D'où l'urgence de l'humour.

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Collaborateur du Devoir

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Où on va, papa ?

Jean-Louis Fournier

Stock

Paris, 2008, 154 pages

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