Cinéma maison

L'Amérique qui peinait à jouir vient d'être soufflée par un orgasme collectif sur le parterre devant le Capitole. Vous n'avez qu'à prononcer le nom de Barack pour que les poitrines des obamama se soulèvent. Si les fantasmes étaient cotés à la Bourse, la seule cérémonie d'investiture aurait suffi à enrayer la récession.

Fantasme de «comptoir», fantasme convenu que celui de clamer son attirance pour ce bel homme métissé pourvu de toutes les qualités, ou pour tout autre acteur ou actrice dont le moindre soupir d'extase fait le pain et le beurre des médias et des Oscars.

Les fantasmes, les vrais, ceux qu'on n'avouerait même pas sous la torture (sauf si c'est un fantasme), n'ont pas été beaucoup étudiés et apparaissaient jusqu'à tout récemment comme une simple halte routière sur l'autoroute de la satisfaction sexuelle. Mais avec l'avènement de l'Internet, grâce à quoi beaucoup de gens trompent leur solitude (ou leur douce moitié), les fantasmes ont repris du poil de la bête depuis la fin des années 90. Les grandes froidures de janvier aidant, on peut certainement ajouter que les températures ressenties sont encore plus intenses avec le facteur vent.

Si Albert Kinsley a appris aux Américains, en 1948 — dans son étude sur le comportement sexuel de l'homme —, que la plupart des hommes se masturbaient (ô tabou à l'époque de Shirley Temple!), peu d'études se sont attardées depuis à notre cinérama intérieur. Comme si aller s'asseoir devant un grand écran en grignotant son pop corn suffisait et que ni le casting, ni le réalisateur n'avaient d'importance. On peut se rassurer, Ex-Centris a beau fermer ses portes au septième art, le cinéma d'auteur n'est pas mort.

Compter jusqu'à sept pour prendre son pied

Au royaume des fantasmes, tout est permis, c'est déjà ce qui distingue le fantasme du devoir conjugal ou d'une visite chez le gynécologue. Dans Le Livre des fantasmes (Grasset), écrit par le psychothérapeute Brett Kahr, la liste des fantasmes féminins et masculins énumérés est à la fois plausible et plutôt classique.

19 000 Britanniques ont participé à cette étude et ont répondu le plus honnêtement possible aux questions du chercheur qui «jouit» d'une bonne vingtaine d'années d'expérience clinique.

96 % des hommes ont reconnu avoir des fantasmes, contre 90 % des femmes. La plupart ont déjà eu des fantasmes qui mettaient en scène leur partenaire habituel(le) (58 %), parfois un(e) inconnu(e) (37 %), ou la (le) partenaire de quelqu'un d'autre (41 %). 11 % seulement ont déjà songé à leur patron en tamisant la lumière. Certains ont fantasmé de jouer un rôle soumis ou passif pendant l'amour (33 %), ou encore dominateur (29 %), d'autres ont rêvé de se faire attacher (25 %). Seulement

4 % ont fantasmé à l'idée d'étouffer leur partenaire ou de se faire étouffer et un maigre 1 % éprouverait du plaisir à se faire cracher dessus ou cracher sur quelqu'un, puis ça remonte à 6 % lorsqu'il est question d'urine. Tous les fluides ne jouissent pas de la même cote de popularité...

Et, tenez-vous bien, personne n'a répondu fantasmer sur un bébé, un non négligeable 1 % le fait avec un enfant dans ses rêves et 18 % avec un(e) ado de 16 ans ou plus, ce qui n'a rien d'étonnant vu la publicité prépubère en vigueur dans les magazines et sur les panneaux publicitaires. La coprolalie (parler cru) fait l'unanimité dans 31 % des cas, alors que la zoophilie (les animaux) n'attire que 3 % des gens interrogés.

Et le sexologue Claude Crépault, de l'Université du Québec, parle même, dans son livre Les Fantasmes, l'érotisme et la sexualité, du cas d'un patient qui devait compter jusqu'à sept pour visiter le paradis avant la fin de ses jours. Une façon de faire «durer» le plaisir à l'aide du «fétichisme numérique». Chose surprenante, beaucoup de gens interrogés vont davantage avoir recours à une image d'un membre de leur entourage ou de leur famille immédiate (incest is best) qu'à une vedette du petit écran, lorsque vient l'heure de faire chauffer la marmite. Comme si la possibilité réelle décuplait les plaisirs défendus.

Range ton attirail de Gladiator, je fantasme pastoral en ce moment

La grande question demeure: faut-il passer à l'acte et réaliser ses fantasmes avec le doberman du voisin ou laisser dormir la bête en espérant qu'elle ne jappe pas la nuit? Tout dépend. Si vous fantasmez sur les blondes et que votre amante est brune, rien de très hard à lui faire essayer une perruque. Quoique, elle pourrait vous rendre la pareille en vous avouant son faible pour les chauves. Mais si vous fantasmez sur les corps refroidis à la morgue ou l'émasculation, c'est plus risqué...

Quant à partager ses fantasmes en couple, les psys sont ultra-frileux sur cette question. Si tout est bon dans le cochon, tout le monde n'apprécie pas le museau en gelée ou la queue en tire-bouchon. «Pour beaucoup d'entre nous, si le fantasme est excitant, c'est justement parce qu'il ne deviendra jamais réalité», pense Brett Kahr.

Quoi qu'il en soit, et même si on ne sait pas trop pourquoi il existe sur le plan de l'évolution, les psys affirment que le fantasme sert à libérer des pulsions, souvent sadiques ou masochistes, et à réparer des traumatismes de la petite enfance. Ainsi, les deux hommes que j'ai déjà fréquentés qui avouaient être excités par la fessée l'avaient-ils reçue abondamment étant petits.

La bonne et mauvaise nouvelle, c'est que nous n'avons aucun contrôle sur nos fantasmes.

La bonne et mauvaise nouvelle, c'est que je dormirai entre le père dominicain Benoît Lacroix et le navigateur Jean Lemire à compter de ce soir, sur le bateau de croisière CTMA qui brisera la glace sur le fleuve vers Gaspé. Je ne vous dis pas quels fantasmes m'habitent. Je ne le sais pas encore. Mais au moins, je saurai où aller me «confessée».

cherejoblo@ledevoir.com

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« Dès lors que nous sommes voués à vivre dans notre prison mentale, notre seul devoir est de bien la meubler. » - Peter Ustinov, Photo Finish

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Parcouru: l'essai Les Fantasmes, l'érotisme et la sexualité de Claude Crépault (Odile Jacob, 2007), sexologue et professeur à l'UQAM. L'auteur y aborde les fantasmes dans toutes les positions et souligne que le thème du détachement affectif est central dans les scénarios imaginaires. La personne désirée est un objet qui permet de vivre une sexualité égoïste et sans intimité affective. Exactement comme avec une prostituée. «Le détachement affectif permet à Éros de circuler plus librement. En même temps, il rend quasi inopérante l'anxiété d'abandon...» Les hommes et les femmes qui ont subi des déceptions amoureuses à répétition peuvent se complaire dans une sexualité dépersonnalisée, soutient ce sexpert. À méditer.

Dévoré: La Rêveuse d'Ostende d'Éric-Emmanuel Schmitt (Albin Michel, 2007). Lecture facile: cinq nouvelles qui traitent de l'imagination, parfois au service de l'amour, parfois non. Ça coule, c'est joliment tourné et on se fait son petit cinoche intérieur avec tout ça. Du bon Schmitt pour ceux qui aiment.

Reçu: Michelle Obama First Lady de Luza Mundy (Plon), journaliste au Washington Post. Je l'emmène sur le bateau avec moi. Des témoignages de la principale intéressée, de ses amis, de ses proches, font de cette biographie un véritable roman dont l'héroïne est un fantasme pour beaucoup de femmes et d'hommes. Du potinage bien enrobé qui permet de mesurer le chemin parcouru par ce couple et la puissance que l'amour et l'engagement peuvent insuffler. Dire qu'elle n'aimait pas la politique...

Fantasmé: en lisant le Vogue Paris (décembre-janvier) par Stéphanie de Monaco. La princesse rebelle est partout et elle commente des photos de mode, de sa mère Grace Kelly, de sa famille. Sa devise? «Ne crains pas d'avancer lentement. Crains seulement de rester immobile.»

Lu: avec intérêt le portrait de l'actrice fantasmatique Cate Blanchett (ma cousine) dans le dernier Vanity Fair. Décrite comme étant dépouillée du narcissisme si courant chez les acteurs, l'auteur de l'article encense cette femme sans vanité apparente et plutôt discrète, mère de trois jeunes garçons. On l'a vue jouer dans Babel aux côtés de Brad Pitt et on retrouve le «couple» dans Benjamin Button pour le plus grand plaisir des fans de l'un et l'autre. Elle aura 40 ans cette année et son mari menace de divorcer si elle a recours à la chirurgie esthétique. Comme quoi les fantasmes peuvent encore vieillir en beauté. Photographiée par Annie Leibovitz, on comprend pourquoi.

Noté: que le magazine Urbania lance un sondage pour savoir qui est le sexe-symbole féminin du Québec. Qui a remplacé Danielle Ouimet et Mitsou? Vos fantasmes à: sexe@urbania.ca.

Souri: en parcourant Sex Toys Story de Vincent Vidal. L'histoire très imagée du godemiché à travers les âges, jusqu'au vibromasseur apparu au XIXe siècle. Du sexe à piles, je veux bien, mais lire sur le vibro, c'est un peu comme assister à une conférence sur l'orgasme: il vous reste un je-ne-sais-quoi d'inassouvi section fantasmes.

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