Capra, Dickens et Obama

On peut difficilement imaginer plus belle semaine que celle qui s'achève. Une semaine capraesque, pendant laquelle Barak Obama est entré à la Maison-Blanche, avec les espoirs de changement que ça suppose. Et une semaine dickensienne, où Slumdog Millionaire est sorti du ghetto des cinémas nationaux en raflant 10 nominations aux oscars, dont celles des meilleurs film, réalisateur, scénario adapté, etc.

Le rapport entre l'un et l'autre? Il est symbolique, je vous le concède. Mais reconnaissez tout de même que l'arrivée au pouvoir d'un président à la peau noire, aux racines en partie africaines, qui promet l'ouverture de son pays aux affaires du monde (après huit ans de politiques isolationnistes bushiennes), et l'admission dans la course aux Oscars d'un film d'auteur, anglais certes, mais tourné en Inde, en hindi (pour la moitié), sans vedettes, est une très heureuse coïncidence.

Aux États-Unis, plusieurs chroniqueurs et gens du milieu se demandent si, sur l'impulsion de l'obamamanie, Hollywood va pousser la roue du changement en présentant à l'écran un plus large éventail de personnages de race noire, ou non caucasiens. Il serait grand temps. Car pour l'instant, les studios desservent la population afro-américaine, spécifiquement et avec la condescendance que ça suppose, avec des comédies insipides et des adaptations à la chaîne, par la star chrétienne Tyler Perry, de ses propres pièces de théâtre (Madea's Family Reunion, par exemle), qui passent sur nos écrans en coup de vent, lorsqu'ils ne sortent pas directement en DVD, après avoir été exploités dans les ghettos d'Amérique du Nord, où leurs perspectives commerciales sont plus sûres.

Le seul acteur sur lequel Hollywood mise sans compter demeure Will Smith (Men in Black, Ali, Seven Pounds). Maître incontesté du box-office, son attrait se mesure des deux côtés de la barrière raciale et sa popularité dépasse celle des Russell Crowe, Brad Pitt, Sean Penn et compagnie. Les oscarisés Halle Berry (pour Monster's Ball), Denzel Washington (pour Training Days) et Jamie Foxx (Ray) ont en revanche plus de difficulté à s'imposer. À coups de Catwoman et de Things We Lost in the Fire, la première est devenue «box-office poison», comme autrefois Katharine Hepburn. Le second est beaucoup plus conservateur dans ses choix, mais son attitude de prêcheur de bonne moralité ne suscite plus guère d'enthousiasme. Enfin, la carrière de Foxx avance en dents de scie, comme celle de Forest Whitaker (oscarisé pour Last King of Scotland), qui faisait hier matin l'annonce des candidatures aux oscars. Un hasard? M'étonnerait. L'an dernier, on avait demandé à Kathy Bates.

Au petit écran, Oprah Winfrey règne au sommet grâce à son talk-show quotidien enregistré à Chicago (ground zero d'Obama). Or, si la reine est Noire, l'univers télévisuel qui l'entoure, duquel provient Will Smith (vous rappelez-vous Fresh Prince of Bel-Air?), lave pas mal blanc. Et si la révolution espérée venait de la télévision, comme d'ailleurs Will Smith?

Dans l'édition de dimanche du Los Angeles Times, la romancière américaine Susan Straight s'interrogeait, à travers un texte très éclairant, sur l'impact possible d'Obama dans la ségrégation raciale qui persiste dans la création artistique américaine: «Peut-être que la présence [à Washington] d'un président qui ressemble à des millions de gens métissés aura pour effet d'assouplir les lois rigides qui régissent la création des films, des romans et des arts visuels. [...] Si le visage d'Obama devient symbole de l'Amérique, peut-être que les films et les romans américains comporteront moins de Noirs de second plan, qui servent de faire-valoir aux héros blancs. Grâce à Michele Obama, peut-être qu'une actrice de race noire pourrait avoir le premier rôle dans un film d'action; celle-ci pourrait même avoir une copine de race blanche qui joue un tout petit rôle, fait beaucoup de mise en valeur patiente de l'héroïne et la laisse avoir le gars à la fin.» Les Américains ont voté à majorité pour Obama. Reste à Hollywood de faire la même chose, dans le concret.

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