Des châteaux forts aux murailles lézardées

Un phénomène rare! Cette photo d’un orignal albinos, prise dans la région de Timmins, en Ontario, a été envoyée par un lecteur à notre chroniqueur. La bête, une femelle, semble en pleine forme. D’autres clichés la montraient
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Photo: Un phénomène rare! Cette photo d’un orignal albinos, prise dans la région de Timmins, en Ontario, a été envoyée par un lecteur à notre chroniqueur. La bête, une femelle, semble en pleine forme. D’autres clichés la montraient en compagnie de

Selon une étude que vient de publier Nature Québec, la plupart des aires protégées du Québec, tant fédérales que provinciales ou privées, sont des châteaux forts dont les murailles se lézardent faute de ressources pour vérifier par des suivis rigoureux et réguliers si ces sites remplissent bien leur mission.

Nature Québec a comparé la façon dont sont réalisés les suivis sur l'état des espèces et des écosystèmes en principe protégés sur 201 sites. Il en ressort que les responsables de la conservation ont de la difficulté à acquérir de nouvelles connaissances ou à obtenir des données fiables pour en suivre l'évolution afin d'apporter des correctifs appropriés au besoin.

Ce bilan inquiétant s'ajoute à plusieurs autres signaux d'alarme lancés du côté fédéral, où les moyens sont plus importants et les faiblesses moins critiques et plus transparentes. Des études fédérales antérieures ont établi que même les parcs nationaux n'arrivaient plus à protéger les espèces ou les écosystèmes qu'ils sont censés protéger. Le dernier rapport du commissaire fédéral à l'environnement soulève d'ailleurs plusieurs faiblesses de l'actuelle gestion sous le gouvernement Harper.

Tout le monde, à Ottawa comme à Québec, affirme vouloir suivre dans les parcs l'état de leur biodiversité et de leur intégrité écologique. Un «programme du suivi de l'intégrité écologique» (PSIE) a vu le jour au Québec en 2003, et le gouvernement fédéral lance en principe le sien cette année, mais, faute de moyens, les parcs fédéraux du Québec risquent de ne pas de retrouver dans la liste des précurseurs.

Il faut noter ici que le concept de biodiversité est différent de celui d'intégrité écologique, soit l'objectif premier des politiques de conservation. Ainsi, une coupe à blanc va favoriser une explosion de la biodiversité végétale et, par effet d'entraînement, de la biodiversité animale. Mais une coupe à blanc, surtout dans une forêt primaire (jamais coupée auparavant) peut altérer irrémédiablement son intégrité écologique ou son état naturel. Les deux objectifs sont tout aussi importants: il s'agit de bien savoir, dans un cas comme dans l'autre, quel est l'objectif poursuivi. Et généralement, la poursuite de l'intégrité écologique participe à la protection de la biodiversité globale.

Au niveau fédéral, en juin 2007, Parcs Canada avait mis au point des programmes de rétablissement pour 54 % des espèces en péril relevant de la compétence fédérale, soit pour 25 des 46 espèces en cause. Mais à l'échelle du pays, seulement 55 programmes de rétablissement sur les 228 qu'exige la loi fédérale sur les espèces en péril avaient été mis en place.

Au Québec, la situation est pire, globalement, car l'inscription d'une espèce sur la liste officielle ne commande plus obligatoirement, sauf dans les parcs, une protection automatique de l'habitat de l'espèce en cause. Et là aussi, les plans de rétablissement se font attendre.

On effectue par contre dans nos parcs plusieurs types de suivis pour contrôler, par exemple, les prédateurs qui pourraient menacer une espèce en danger ou pour établir la présence d'espèces rarissimes, comme le carcajou ou le couguar. Enfin, on va examiner de près les densités de certains animaux potentiellement dangereux, comme l'ours et le loup, ce qui peut conduire à leur capture, à leur déplacement ou à leur abattage, dans les cas rarissimes où leur présence menacerait une espèce en péril. On suit aussi les déplacements de population, comme l'aire du cerf qui s'étend vers le Nord aux dépens de l'orignal. On suivra également l'abondance relative des grands ongulés dans les parcs et réserves pour vérifier s'ils servent de réservoir pour les territoires voisins, où l'on chasse et trappe.

Au Québec, 19 % des suivis dans les parcs nationaux sont accordés aux espèces en péril, et 17 % à la flore. Les gestionnaires intègrent aussi dans leurs activités les données recueillies par les chercheurs, notamment celles des clubs d'ornithologie et de mycologues. Mais ces données ne s'intègrent pas nécessairement aux leurs et n'ont pas la fréquence qu'exige un véritable suivi, de sorte que les portraits d'ensemble sont souvent pleins de trous.

Plusieurs autres types de territoires accordent à des espèces ou à des écosystèmes d'autres statuts de conservation: on pense aux refuges fédéraux d'oiseaux migrateurs, aux réserves de biodiversité et aux aires protégées (presque toutes à l'état d'ébauche et donc sans statut permanent au Québec) ou aux réserves écologiques protégées intégralement, aux réserves de faune, etc. Dans ces secteurs, les fonds disponibles permettent rarement des suivis réguliers: il n'est pas rare, note l'étude de Nature Québec, que des suivis fort prometteurs soient arrêtés faute de budgets. Or, en l'absence de connaissances précises, les correctifs se font encore plus rares sur l'écran radar des gestionnaires.

Selon l'étude de Nature Québec, les gestionnaires de toutes ces aires protégées devraient faire appel, de façon plus structurée, aux bénévoles et aux clubs spécialisés, comme on le fait aux États-Unis et en Suisse.

Dans les parcs fédéraux états-uniens, les jeunes «rangers» s'initient à la faune sauvage en rendant divers services aux parcs, et plus tard, une fois adultes, ils sont intégrés aux plans de surveillance et de suivi des espèces sur lesquelles on n'a aucune donnée, contrairement à celles qu'on chasse. Au Québec, je participe avec un plaisir renouvelé, chaque année, à titre de bénévole, au suivi de la croule printanière de la bécasse, un dénombrement des parades sonores des mâles le soir à la brunante, qui permet aux gestionnaires de suivre l'évolution de cette population à l'échelle continentale.

Cette révolution des pratiques — plus de budgets, plus de postes à plein temps, plus d'inventaires et de suivis, mieux standardiser les données et éviter d'en perdre, développer les réseaux d'amis des parcs — est d'autant plus fondamentale qu'à mon avis, la crise de la biodiversité à l'échelle planétaire risque de frapper plus rapidement et plus durement les humains financièrement que la crise des changements climatiques. La perte des «services biologiques» attire cependant moins l'attention que le climat, dont les enjeux sont plus médiatisés parce qu'ils génèrent une intense activité économique.

- Lecture: Les Pollutions invisibles, par Cécile Gladel, Éditions Les Intouchables, 189 pages. Si vous pensez vivre dans un univers sain, vous déchanterez à la lecture de ce livre qui traque les agressions dont nous sommes victimes, plus souvent qu'autrement sans même nous en rendre compte.

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