Bordeaux : la déconfiture annoncée?

La dernière édition du Nouvel Observateur en parle, le numéro 108 de l'Amateur de Bordeaux (www.lamateurdevin.com) en cause, mais vous étiez déjà au parfum. Depuis ce 14 avril 2006, pour être plus précis, alors que nous faisions le point ensemble et en ces lignes de cette bulle spéculative affectant les crus de la Gironde dans l'excellent millésime 2005.

«Plus, bien plus de 50 % d'augmentation des prix pour l'élite des crus avec une première tranche de primeurs (sur les quatre qui pourraient s'étirer jusqu'en juin prochain) qui devraient aller chercher dans les 200 euros! Ce qui est sûr, c'est que le fossé se creuse chaque millésime davantage depuis 2000 entre les «grands» (3 % environ de la production), avec des vins qui ne se boiront pas (vu les prix) et les autres qui ont de plus en plus de difficulté à être bus (vu le contexte actuel de consommation», soulignais-je alors.

Depuis, eh bien depuis, c'est la «cata» avec des 2006, 2007 et 2008 cotés nettement trop cher et, bien sûr, boudés par un marché dont les liquidités ont fondu dans la foulée des banques et des Bourses. Résultat? Telle une grosse voiture de luxe qui ne voyait pas venir les cours de l'essence, les grands crus girondins arrivent à peine aujourd'hui à faire le plein d'une... Smart!

À l'autre bout du spectre, parmi ces «petits» bordeaux génériques qui ne peuvent, eux, même pas imaginer se payer la roue de secours d'une Smart, la barrique de 900 litres se transige jusqu'à... 100 fois moins cher qu'une seule bouteille de 1er cru classé!

D'un côté, des crus devenus hors de portée pour l'amateur moyen, de l'autre, du vin qui ne nourrit plus son vigneron. Entre-temps, des 2006, 2007 et 2008 piégés qui, pour être attractifs, devront sabrer dans ces hausses cumulées depuis le millésime 2000 pour attirer le chaland.

Ce qui laisse à notre monopole d'État deux choix possibles: faire pression pour des prix plus que réalistes — et elle a le poids suffisant pour le faire, comme le montrent les dernières transactions cumulant quelque 470 000 bouteilles de Bordeaux 2005 — ou passer son tour.

En évitant, toutefois, de pénaliser le meilleur d'une production qui n'a, elle, jamais voulu devenir aussi grosse que le boeuf. Cela étant, voici quelques 2005 dignes d'intérêt et qui seront mis en vente le 29 janvier prochain.

- Château Rollan de By, Médoc (31 $ - 10677605): pur régal et splendide achat à ce prix. Constitution mais surtout équilibre sur ensemble flatteur. ***1/2, 2.

- Château Laroque, St-Émilion G. C. (39,25 $ - 10698553): coloré, avec fruité bien nourri, le tout relevé d'un élevage sophistiqué, ***, 3, ©

- Château Moulin Haut Laroque, Fronsac (39,75 $ - 10680441): beaucoup de vin à ce prix, du charnu, du concentré, de la clarté dans le fruité sur une base peu acide. Boisé intégré. ***1/2, 1. ©

- Château la Vieille Cure, Fronsac (41,25 $ - 10686886): profond et ambitieux avec ses nuances florales et balsamiques, son milieu ample, sa finale racée. ***1/2, 2. ©

- Château Potensac, Médoc (41,25 $ - 10681364): pas donné mais tanins fins, serrés, frais, et cette rigueur typique du cru. ***1/2, 2. ©

- Château Pedesclaux, Pauillac G.C.C. (43,50 $ - 10677832): style, éclat et volume fruité. Très classique. ***1/2, 2. ©

- Château Latour-Martillac, Pessac-Léognan (45,75 $ - 10657225): le profil est détaillé, la race évidente, avec une empreinte de terroir manifeste. Harmonie et longueur. Superbe achat. ****, 3. ©

- Château Cantemerle, Haut-Médoc G.C.C. (48 $ - 10677461): discrétion mais jolie sève fruitée, fine et persistante. ***1/2, 3. ©

- Château Phélan Ségur, St-Estèphe Cru Bourgeois (63 $ - 10677891): quel vin! Quel panache! Race évidente avec tanins civilisés ajustés avec doigté sur une charpente admirable, jamais grossière. Du niveau d'un 3e, ce qui justifie sans doute le prix! ****, 3. ©

- Château Boyd-Cantenac, Margaux G.C.C. (69 $ - 10677710): captivant, fin, sensuel, satiné, long; comment ne pas aimer? ***1/2, 3. ©

- Château Rauzan-Gassies G.C.C. (71 $ - 10677779): cher mais beaucoup de tenue, de relief, avec ce tanin velouté qui plonge en profondeur, longuement. Classe innée. ****, 3. ©

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Les vins de la semaine

La belle affaire - Vinha do Monte 2006, Alentejano, Sogrape, Portugal (11,25 $ - 501486)

Pas trop compliqué mais surtout chaleureux, parfumé, généreux et authentique, que ce vin souple, bien constitué mais coulant, au fruité invitant, précis, d'une flexibilité exemplaire au palais. La côte de porc grillée aux herbes ajoutera au bonheur ambiant. 1.

Le porto - Taylor Fladgate LBV 2003 (20,20 $ - 046946)

Wow! Du beau, du juteux, du riche et de l'ambitieux porto qui, dans ce superbe millésime, vous colle les neurones au palais et les bourgeons gustatifs au cerveau tant il détonne sur les millésimes précédents. Des épaisseurs de fruité velouté liées par la fraîcheur, sans lourdeur. 2.

La primeur en blanc - Sauvignon Blanc 2007 «Édition Limitée», Calvet, Bordeaux (13,60 $ - 10967514)

Une bouteille bourguignonne coiffée d'une tête dévissable: les Bordelais seraient-ils tombés sur la tête? Heureusement, le sauvignon est là, net et croquant, avec ce qu'il faut de fluidité et de tonus pour fondre sur vos crêpes. 1.

La primeur en rouge - Château Marjosse 2005, Bordeaux (24,45 $ - 10681305)

Le Marjosse de Pierre Lurton (Cheval Blanc, d'Yquem...) se dispute la place du vin plaisir et donc complète celui de Lageder. Robe sombre, arômes mûrs, distingués, qui ouvrent sur une bouche dense mais fraîche, au fruité calibré. 1.

Le vin plaisir - Cabernet Riserva 2004, Alois Lageder, Sudtirol Alto Adige (25,10 $ - 744011)

Lageder sait encore, à prix d'ami, servir à ses fans (dont je suis) l'esprit d'un cépage, d'un terroir, d'une sensibilité dont la justesse crée immédiatement une harmonie d'ensemble cohérente. Étoffe fine, fraîche, aérienne, précise, réaliste, digeste. Un bijou! 1.

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La vinterrogation de la semaine

«Je lis vos chroniques du vendredi dans Le Devoir avec beaucoup d'intérêt. Je me souviens encore de l'excellent Duque de Viseu que vous m'aviez fait découvrir. Mais ce matin, déception! Une suggestion accompagnée de «5 verres» à 12,65 $; après un appel à la SAQ (Gatineau), niet, ils n'en ont pas. Il semblerait que dans les magasins de Montréal, il n'y en ait guère plus. Comment se procurer "La belle affaire"?»

Pauline Joly

Une erreur d'impression s'est glissée dans l'édition du 16 janvier: il aurait fallu lire «deux verres et demi», soit la moitié pour ce Touraine 2007, Domaine de Bellevue.

Au moment d'écrire ces lignes, il y avait encore plusieurs bouteilles disponibles sur www. saq.com. En ce qui a trait à la disponibilité des vins, je me suis toujours fait un devoir de vérifier que le produit soit accessible en abondance dans le réseau avant de faire ma proposition aux lecteurs.

Pour plus de performance encore et après consultations avec le service des relations de presse et de la mise en marché à la SAQ, je me fais un devoir, depuis fin 2008, d'aviser ces derniers tous les lundis matin de ma suggestion de vins à paraître le vendredi suivant, information qui est diffusée aux conseillers en vins de toutes les SAQ du Québec.

Est-ce la bonne façon de procéder? Je ne sais pas, mais elle a du moins l'avantage de permettre aux conseillers en vins des succursales de vider les entrepôts de la SAQ et de vous permettre d'avoir accès sur le terrain à un nombre maximum d'échantillons. Mais, selon un autre courriel, celui-là de Denis Marcil: «À votre place, je vérifierais moi-même les inventaires avant de faire des suggestions et, surtout, je n'en aviserais pas d'avance la SAQ.» Si je suis, à ce jour, le seul chroniqueur à agir de la sorte, pensez-vous, chers lecteurs, que ce soit la bonne façon de procéder? Vos réactions sont les bienvenues!

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- Vos questions à jean-aubry@vintempo.com.

www.vintempo.com

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