Perspectives - Déficit communautaire

Mondialisation oblige, la synchronisation des cycles économiques amène son corollaire en temps de crise, soit la simultanéité des déséquilibres budgétaires. Ces déficits, devant être grossis par les plans de relance économique de chacun, viennent créer un engorgement sur le marché obligataire, là où tout cela doit trouver son financement. Bien des certitudes et des habitudes s'en trouvent ainsi bousculées.

Ces certitudes revisitées sont palpables dans la zone euro, qui fête ce mois-ci le dixième anniversaire de l'union monétaire. Ces habitudes attaquées sont palpables au Canada, élevé au rang des meilleurs élèves dans la lutte contre l'endettement et le déficit budgétaire, qui pourrait voir la crise effacer tous les gains de la dernière décennie en matière de gestion des finances publiques. Ces remises en question joueront de tout leur poids lorsque ces pays se retrouveront en concurrence sur le marché obligataire pour combler leur besoin en financement.

Tous ces pays ont rendez-vous sur le marché obligataire, et la confrontation risque d'être directe. Il est estimé que les États-Unis auront besoin, uniquement cette année, de 2000 milliards pour financer leur déficit record et leurs besoins courants. Les besoins de l'Europe sont estimés à 1000 milliards, au moins la moitié pour ceux des grandes économies asiatiques. Cela ne vaut que pour les besoins ponctuels des gouvernements centraux. C'est donc sans compter ceux des autres ordres de gouvernement, des institutions publiques, des institutions financières, des entreprises, le refinancement des titres obligataires arrivant à échéance...

Pour l'heure, le marché obligataire n'éprouve aucune difficulté à attirer les capitaux à la recherche d'un refuge. D'autant que le contexte non inflationniste lui est favorable. Mais de fortes distorsions sont apparentes, provoquées par une course vers la sécurité qui favorise les titres de première qualité. Là encore, malgré les fondements ébranlés de son économie, le Trésor américain agit tel un effet de vacuum. Il résulte de ce déséquilibre entre l'offre et la demande l'apparition de grands écarts de taux d'intérêt entre les pays émetteurs. Ces écarts sont creusés par les primes de risque souverain accolées à chaque pays émetteur. Chaque pays demandeur trouvera sûrement preneur, mais à quel prix?

C'est dans cette dynamique que la zone euro est invitée à célébrer le dixième anniversaire de la monnaie unique européenne. Cette union monétaire, née officiellement en 1999, en est à sa première grande crise systémique. Elle est soumise à son premier véritable test, à ce grand test évoqué par les eurosceptiques. Alors que les pays ont besoin de tous leurs leviers pour lutter contre les effets de cette récession accompagnée d'une crise financière, ceux de la zone euro n'ont pas la liberté de fixer leur taux d'intérêt et ne peuvent miser sur le recul d'une devise nationale pour relancer leur activité économique. Certes, à l'opposé, une monnaie stable vient faciliter l'obtention de financement, mais lorsqu'il y a rareté à ce chapitre, cet avantage ne peut servir. S'ajoutent les contraintes communautaires en matière d'inflation et de déficit qui, même si elles sont assouplies dans cette conjoncture difficile, rendent difficile tout recours à la planche à billets.

On mise sur un plan d'intervention communautaire, sur une mutualisation des risques et des déséquilibres. Mais les attentes parviennent difficilement à être satisfaites dans une zone hétérogène, où la marge de manoeuvre et la capacité d'absorption des chocs diffèrent selon la taille et l'état de santé des pays en présence.

De ce côté-ci de l'Atlantique, deux prévisions confirment l'entrée du Canada dans une ère de déficits, et ce, avant même que le gouvernement accouche de son plan de relance économique. Les estimations du directeur parlementaire du budget recoupent les conclusions d'une étude du groupe privé IHS-Global Sight rendue publique hier, selon laquelle le déficit du gouvernement fédéral pourra atteindre les 65 milliards au cumul, au cours des quatre prochaines années — 115 milliards une fois pris en compte le plan de relance. Le directeur parlementaire parle d'un déficit cumulé pouvant osciller entre 46 et 105 milliards sur cinq ans.

Si les projections les plus élevées se matérialisent, ces résultats viendront effacer tous les gains réalisés ces 11 dernières années en matière de rééquilibrage des finances publiques, qui ont permis au gouvernement fédéral d'abaisser sa dette de 105 milliards, relèvent les auteurs de cette étude.

En cette ère de déficits nécessaires qui s'amorce, bien des ajustements seront aussi nécessaires.

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