La société des blogs

Le professeur Marc Prensky, grand gourou américain de «l'univers numérique» interviewé dans les pages de ce journal lundi, dirait probablement que je suis un dinosaure né quelque part dans le précambrien numérique. Comme tous les journalistes, je passe pourtant de longues heures sur Internet. Cela ne m'empêche pas de penser que, si le zappage numérique devait remplacer la lecture du journal et à plus forte raison du livre, cela se ferait au prix d'une grave régression intellectuelle dont nous commençons à sentir certains effets.

Il est de bon ton de prétendre que tout ce qui est nouveau est moderne et que tout ce qui s'autoproclame moderne est un progrès. Probablement à cause de son insécurité nationale et culturelle, le Québec n'a de cesse de courir après une modernité souvent mal comprise et parfois fictive. À preuve, notre éloge béat des nouvelles techniques censées révolutionner le monde à chaque décennie.

Je me réjouis bien sûr de ces nouveaux moyens d'accès à l'information. Mais de là à parler de révolution. Parmi tout ce que je lis sur Internet, je ne vois pas grand-chose que je n'aurais pu trouver autrefois sur papier. Bien sûr, la recherche aurait été plus fastidieuse. Impossible parfois. Mais sur le plan du contenu, le résultat aurait été à peu près le même.

Pour le reste, il m'arrive le plus souvent de déplorer la médiocrité de ces «nouveaux» contenus qu'est censé offrir Internet. Chaque fois que je lis les blogues de mes collègues qui s'adonnent à ce nouveau vice, je suis déçu. Déçu d'y trouver des textes généralement bâclés, improvisés et mal écrits, qui ne font pas toujours honneur à leur talent. C'est ce que j'appellerais du journalisme de comptoir, où l'expression du premier jet et donc du sentiment premier prime sur tout. Or écrire, même un simple article, c'est se donner le temps de réfléchir et de se relire.

Je dirais même que cette épidémie blogueuse est en train de créer un climat peu propice à l'information. On y trouve en effet souvent une forme d'exhibitionnisme assez désolant. Comme si chacun croyait avoir soudain le talent d'André Gide pour se permettre d'étaler son journal personnel sur la place publique.

Je me réjouis évidemment de recevoir des lettres de lecteurs par Internet, même si elles sont souvent moins soignées que lorsqu'elles nous parvenaient par courrier. Mais je constate surtout une grande différence entre ces courriels généralement pertinents et ces opinions qui s'affichent par milliers sous le moindre article publié sur Internet. Les contributions utiles existent. Mais avouons que, pour quelques perles rares, on y trouve un ramassis de banalités et d'énormités souvent sans nom.

Or, depuis quelques années, ces commentaires spontanés lancés à tort et à travers de ce qu'on nomme la «blogosphère» sont censés donner la mesure de l'opinion publique. Et cela, sans que personne ne se demande qui sont ces rares personnes qui écrivent sur Internet. L'exécution du dernier Bye Bye, peut-être justifiée par ailleurs, en est l'exemple frappant.

Tout se passe comme si le débat politique était dorénavant soumis à une tribune téléphonique permanente sans modérateur, où la parole de l'expert vaut celle de ma concierge. La forme acrimonieuse et négligée de certains de ces blogues déteint sur tout. D'où le style débraillé que se donnent quelques-uns des meilleurs journalistes pour ne pas déparer le paysage. Cette exposition constante à l'opinion la moins bien informée peut facilement devenir une forme de censure. Il n'y a qu'à lire les insultes et les commentaires désobligeants dont regorgent tant de sites Internet pour comprendre à quel mitraillage est dorénavant soumis celui qui prend la plume.

Et pourtant, il se trouvera toujours quelques beaux esprits pour faire passer l'invention de la livraison à domicile du poulet BBQ pour une révolution gastronomique. Le gourou Marc Prensky va jusqu'à suggérer aux professeurs de proposer à leurs élèves (rebaptisés «passeurs de connaissance»!) d'écrire des articles sur Wikipédia, une encyclopédie sans comité scientifique, bourrée d'approximations et d'erreurs. Sans compter les textes plagiés ou écrits par des groupes de pression. Parlez-en au philosophe Jacques Dufresne, qui a été le premier à se battre, trois ans avant Wikipédia et sans le soutien du Québec, pour créer une véritable encyclopédie numérique (http://agora.qc.ca) capable de «mettre de l'ordre dans le chaos».

Si, grâce aux idéologues d'Internet, le premier élève venu peut se prendre pour d'Alembert ou Diderot, il n'est pas besoin de chercher longtemps les causes du décrochage scolaire. Maintenant vous pouvez écrire tout le mal que vous pensez de mon article. Notre site Internet vous offre tout l'espace qu'il faut pour ça.

crioux@ledevoir.com

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