La revanche du perdant

La majorité des Canadiens a beau ne pas aimer l'idée d'une coalition libérale-néo-démocrate appuyée par le Bloc québécois, son émergence à la fin de novembre dernier a provoqué le plus gros coup de tonnerre jamais observé dans l'univers du premier ministre Stephen Harper. Pour la première fois depuis les élections de 2006, le chef conservateur s'est retrouvé dans les câbles, a été obligé de battre en retraite et n'a sauvé sa peau qu'en suspendant les travaux parlementaires à la veille d'un vote de confiance perdu d'avance.

L'année 2008 s'est donc terminée avec un Parlement en suspens, un premier ministre fédéral préoccupé par sa survie et une opposition officielle ragaillardie par un changement précipité de chef, mais encore affaiblie par sa pire performance électorale, sa désorganisation et ses caisses vides. Les deux autres partis d'opposition, bien en selle depuis les dernières élections, sont plus déterminés que jamais à défaire les conservateurs, peu importe ce qui se trouvera dans le prochain budget.

Le portrait politique en ce début d'année 2009 n'est vraiment pas celui dont rêvait Stephen Harper. Et son image n'est plus la même non plus. Lui qui a passé le printemps et l'été 2008 à rouler les mécaniques, à intimider le chef libéral Stéphane Dion, à se préparer à une éventuelle élection, a multiplié les mauvais calculs stratégiques à l'approche de l'échéance. Compressions budgétaires dans l'aide directe aux artistes, projet de durcissement de la loi sur la justice pénale pour adolescents, dévoilement très tardif d'un programme électorale minimaliste, refus de reconnaître la nécessité d'agir pour contrer le ralentissement économique, et la liste n'est pas exhaustive.

La majorité dont il rêvait lui a échappé. Il a quand même obtenu plus de sièges, et au lendemain du vote du 14 octobre, il se montrait conciliant à l'endroit de ses adversaires. Ses vieux travers ont toutefois vite pris le dessus, le poussant à commettre sa pire erreur. Sous-estimant la frustration des libéraux, il a cru que leur peur d'une élection rapide sous la gouverne de Stéphane Dion leur ferait avaler n'importe quoi. Il en a alors trop fait avec cet énoncé économique truffé de pilules empoisonnées pour l'opposition, mais dépourvu de véritables mesures de relance économique.

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Ce que Stephen Harper n'avait pas prévu était cette coalition. En fait, personne n'y croyait étant donné la longue rivalité entre le Parti libéral et le NPD. Certains facteurs ont toutefois favorisé son émergence. D'une part, le passé du chef néo-démocrate Jack Layton. Issu du monde municipal torontois où les alliances ponctuelles sont courantes pour faire avancer un dossier, M. Layton a souvent eu à pactiser avec des adversaires et il était reconnu pour ses talents de négociateur. M. Dion, de son côté, n'avait plus rien à perdre comme chef et, comme individu, n'avait surtout pas envie de se laisser humilier comme au printemps précédent. Simple question d'estime de soi.

Il a donc osé forger cette coalition, un geste audacieux qui a fait grincer des dents bien des libéraux, mais qui a porté fruit. Sans elle, sans le risque réel qu'elle faisait courir aux conservateurs, Stephen Harper n'aurait pas reculé. La crise politique provoquée par cette partie de bras de fer a aussi jeté une ombre tenace sur la réputation de fin stratège du premier ministre et mis en relief certains de ses défauts.

Bien sûr, Stéphane Dion a saboté son propre travail avec une vidéo pitoyable, mais sans elle, il serait peut-être encore aux commandes du PLC. En lieu et place, les libéraux ont un nouveau chef, Michael Ignatieff, que les conservateurs craignent davantage que M. Dion. Selon un sondage récent, les Canadiens désapprouvent le fait que le choix du chef ait été tranché par l'establishment du PLC, mais cela aura bien peu d'influence le jour des élections. Les Canadiens étaient tout aussi choqués de voir Stephen Harper ignorer sa propre loi sur les élections à date fixe et lui ont donné un nombre de sièges accru.

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Stéphane Dion est sorti de la scène politique par la porte de côté, mais en bonne partie à cause de lui, Stephen Harper doit, à quatre semaines de la reprise des travaux parlementaires, refaire tous ses devoirs s'il veut conserver le pouvoir. Et pour concocter un budget capable d'obtenir l'appui des libéraux, il doit réprimer ses instincts idéologiques, en particulier son aversion pour l'interventionnisme d'État, et tenir en échec certains réflexes personnels, comme profiter de chaque occasion pour narguer ses adversaires.

Cela ne veut pas dire que la partie soit gagnée pour Michael Ignatieff. Son arrivée change très certainement la donne, mais lui-même en aura plein les bras. Pour l'instant, il maintient la pression. Il jugera le budget à son mérite. S'il en vaut la peine, les libéraux l'appuieront. Sinon, il dit être prêt à défaire le gouvernement. Comme personne ne sait ce que ferait dans ce cas la gouverneure générale Michaëlle Jean, le chef libéral affirme être prêt à gouverner avec la coalition ou à faire face au peuple.

La partie qu'il joue est extrêmement délicate. Il doit trouver un équilibre entre la fermeté et l'ouverture. La première lui permet d'avertir les conservateurs qu'ils ne peuvent tenir les libéraux pour acquis. La seconde lui offre la possibilité d'appuyer un budget passable sans perdre la face.

Mais au fond, ni Ignatieff ni Harper n'ont intérêt à voir le budget du 27 janvier défait. Stephen Harper doit proposer un plan crédible pour faire oublier la bavure de l'énoncé économique et pour se refaire une virginité personnelle auprès de ses troupes et de l'électorat. De son côté, Michael Ignatieff a toujours un parti à rebâtir, et pour la majorité des Canadiens, il reste encore largement inconnu. Il doit encore s'imposer comme chef. Les deux hommes ont besoin de temps. En tout cas, davantage que les quatre prochaines semaines qui les séparent du budget, budget dont dépend le reste de l'année politique.

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