Hors-jeu: Échec au Roy

C'est une histoire du plus haut juteux, qui est parvenue à mettre un pays entier sens dessus dessous. Remarquez qu'avec du foot et des pubs à chaque coin de rue pour en jaser, ce n'est pas nécessairement très difficile, mais bon.

Imaginez un gars, toute comparaison étant boiteuse par ailleurs, qui aurait le talent de Willie Mays et le tempérament de Ty Cobb. Ça ne vous dit rien? OK. Mettons les habiletés athlétiques de Jaromir Jagr et les fils qui se touchent entre les deux oreilles de Don Cherry. Mélangez tout ça, amenez à ébullition rapide et vous obtenez Roy Keane. Roy Keane sans qui l'équipe d'Irlande amorcera la nuit prochaine à 2h30 HAE, contre le Cameroun dans la cité bucolique de Niigata (Japon), la compétition dans le groupe E de la Coupe du monde. Sans qui l'équipe d'Irlande disputera d'ailleurs tout le tournoi, parce que Roy Keane est parti.


Keane, 30 ans, milieu de terrain, est, selon plusieurs, le meilleur joueur à avoir jamais porté — notez le passé composé, car on jure qu'on ne l'y reverra plus — le maillot vert de la douce Érin. Capitaine de Manchester United, la plus prestigieuse et la plus riche équipe au monde. Selon The Irish Times, auquel je me suis abonné pas plus tard que l'autre jour, «un lutteur de sumo pygmée a plus de chances de gagner au Japon que l'équipe d'Irlande sans Keane».


Mais quelle sacrée tête de vache (en sport, on dira parfois «quelle intensité»). Il passe son temps à engueuler et à se chamailler avec les joueurs de l'équipe adverse, les arbitres, les spectateurs, ses coéquipiers, ses entraîneurs et, allez savoir, peut-être même sa charmante épouse. «Il me fait peur», a même déjà avoué son entraîneur-chef au ManU, Sir Alex Ferguson. Un correspondant stratégiquement posté là-bas, merci M. Rivet, souligne d'ailleurs que Keane vient de Cork, un coin du sud du pays reconnu pour produire des caractères enflammés, comme Michael Collins, héros de l'indépendance irlandaise.


Il paraît que l'histoire a commencé lors de la Coupe du monde de 1994. Mick McCarthy, équipier des Verts, s'était alors plaint publiquement que plusieurs de ses collègues, comment dire, ne levaient pas le nez sur la cervoise tiède pendant la compétition. Dont Roy Keane, évidemment. Il n'en fallait guère plus pour brouiller les deux hommes.


Ce serait sans conséquence si McCarthy n'était aujourd'hui, ha ha, le sélectionneur, comme ils disent dans le milieu du ballon, de l'équipe d'Irlande. Après avoir raté le Mondial 1998 et l'Euro 2000, l'Irlande, que McCarthy pilote depuis six ans, a inauguré une nouvelle Eire — non mais qu'est-ce qu'on rigole tout de même, et en plus ça ne coûte rien — avec une défense raffermie et s'est brillamment sortie en deuxième place d'un groupe de qualification plutôt angoissant où se retrouvaient le puissant Portugal et les encore plus puissants Pays-Bas. Les Néerlandais dont du reste, si vous m'autorisez une petite parenthèse, je pleure à deux mains l'absence dans ce tournoi si magnifique, les «Orange mécaniques», Bergkamp et tout ça, non, le deuil n'est point chose aisée.


Après l'arrivée au Japon, donc, ça s'est gâté. Keane s'est mis à tout critiquer: l'incompétence généralisée de ses pairs, le manque d'organisation, l'amateurisme, la couleur du gazon, tout. Première engueulade avec McCarthy, à la suite de laquelle Keane a dit: je fous le camp d'ici. On a tenté de le calmer. La médiation personnelle du premier ministre irlandais Bertie Ahern a même été demandée. Keane a fini par téléphoner à Sir Alex, qui lui a dit de rester. Il est resté.


Puis, peu après, seconde engueulade. Cette fois, c'est McCarthy qui a dit: tu fous le camp d'ici. («De toute ma vie, je n'ai jamais vu une personne en insulter autant une autre», a-t-il ajouté.) Keane a pris le premier avion direction Dublin. L'Irlande s'est émue, que dis-je, emballée. Deux écoles de pensée: 1. Keane = bébé gâté; 2. McCarthy = tête de pioche. Sur le mur de l'immeuble abritant la Fédération irlandaise de foot, on a vu une affiche portant inscription «Sort it you morons», qu'on pourrait traduire poliment par «Accordez-vous donc, c'est si beau l'accordéon», mais puisque vous ne craignez pas les mots crus dans la mesure où ils traduisent la vérité, je dirai plutôt: «Ça va faire, crisse d'imbéciles».


Keane est rentré au pays en affirmant qu'il y déambulerait toujours la tête haute sinon froide. Il a refusé de s'excuser, McCarthy itou, les deux n'étant tombés d'accord que pour dire que c'était à l'autre de le faire. On pourrait ajouter: et voilà le gâchis. Sauf que. Sauf que, selon les dépêches en provenance du Soleil levant sur le Matin calme, plusieurs joueurs de la sélection irlandaise se sont dits soulagés de la désertion, et l'équipe des Verts serait soudée comme jamais.


Il le lui faut, puisque le groupe E, sans être celui de la mort, n'est pas celui de la balade dans le parc avec les oiseaux qui font cui-cui et des hooligans qui font du taï chi en attendant d'aller tout casser.


Il y a l'Allemagne. Le monde a bien changé depuis que Sir Bobby Charlton, légende du soccer anglais, a déclaré, dans les années 70, que «le football, c'est un jeu qui se joue à onze contre onze et l'Allemagne qui gagne à la fin», mais écarter la Nationalmannschaft trop vite, c'est courir après les bosses. La moitié de l'équipe est en reconstruction profonde et l'autre est à l'infirmerie, le club n'a remporté aucun match à l'Euro 2000, il s'est fait rincer 5-1 à domicile par l'Angleterre en qualifs (enfin la revanche du blitz de Londres, ont dit les comiques à mémoire historique), mais le génie industriel allemand, vous connaissez?


Après vous être tapé Irlande-Cameroun à 2h30 et Danemark-Uruguay à 5h, vous pourrez d'ailleurs juger de l'état des choses dès 7h30 alors que l'Allemagne affronte l'Arabie Saoudite, qui en est environ à son 47e pilote en six mois. Les Saoudiens demeurent d'ailleurs les seuls de l'histoire du football international à avoir déjà congédié un entraîneur à la mi-temps d'un match. Ça se passait en 1994.


Il y a aussi, déduisons peu déduisons mieux, le Cameroun. Toujours imprévisibles, les Lions indomptables, mais champions olympiques à Sydney et doubles gagnants de la Coupe d'Afrique des nations. Grand espoir pour l'Afrique d'enfin voir l'un des siens pousser loin, peut-être jusqu'à la demi-finale. Moi, je les aime bien, et ce qui n'est pas pour nuire, vous pourrez le voir, les Camerounais disputeront leurs rencontres dans des chandails avec pas de manches.


Beaucoup de questions, donc, mais n'oublions pas la principale: que dira Roy Keane à ses petits-enfants quand ils lui demanderont où diable il était en juin 2002?