Dilemme à Ottawa - Saura-t-on faire passer le pays avant le parti ?

Le premier ministre Stephen Harper, lors d’une conférence de presse tenue quelques jours avant Noël
Photo: Agence Reuters Le premier ministre Stephen Harper, lors d’une conférence de presse tenue quelques jours avant Noël

Un dilemme d'ordre éthique se posera bientôt à Ottawa. Les partis élus pour y représenter la population doivent, avant tout, en défendre les intérêts. Mais ils visent aussi le pouvoir et les avantages que celui-ci leur procure. Vont-ils sacrifier leurs ambitions partisanes pour adopter un programme de salut public? Ou, au contraire, faire prévaloir leur intérêt électoral, quitte à plonger le pays dans un pire marasme?

Ils reconnaissent tous, maintenant, que la situation économique est grave. C'était pour y répondre — mieux que n'a su le faire alors le gouvernement — que l'opposition prétendait former un cabinet de coalition. Depuis, le premier ministre, Stephen Harper, a reconnu qu'il faut aider d'urgence les industries et les contribuables vulnérables. Sur le diagnostic, donc, l'accord est acquis.

Là s'arrête toutefois le consensus. La responsabilité de choisir les priorités du budget revient au gouvernement, même s'il est minoritaire en chambre. Pour ne pas être renversé, il a cependant promis de tenir compte des suggestions de l'opposition. L'opposition est là, en principe, pour critiquer le gouvernement. Mais elle craindra de dire non à un plan de sauvetage qui aurait l'appui du public. Cette coopération obligée mais nécessaire devrait, peut-on croire, être fructueuse.

Rares auront été les gens de la finance qui ont osé, vu la gravité de la crise et l'absence d'un gouvernement majoritaire, proposer, comme un Stephen Jaruzelski, un cabinet d'urgence nationale. Un tel cabinet aurait compté sur des ministres venus de tous les partis. Une seule fois dans son histoire, le Canada a connu un gouvernement de coalition. C'était sous Robert Borden, à la fin de la Première Guerre mondiale. Rien de tel ne s'annonce aujourd'hui.

Modèle d'accord

Néanmoins, les chefs des différents groupes d'opposition se sont sentis obligés d'offrir leur collaboration au gouvernement. Le résultat n'est pas nécessairement acquis pour autant. Si le cabinet Harper présente un budget qui reflète largement les intérêts des industries, des travailleurs et des contribuables, il sera certes fort difficile aux libéraux, aux néo-démocrates ou au Bloc québécois de s'y opposer. S'ils lui donnent leur appui, on les félicitera, mais le crédit en reviendra surtout aux conservateurs. C'est là que le bât risque de blesser.

L'aide fédérale accordée aux constructeurs d'automobiles — dont le plan conjoint avec l'Ontario vient d'être publié à grand renfort de publicité — a été saluée par les entreprises et par les travailleurs qui sont menacés de fermeture. D'après un sondage Harris Décima-La Presse canadienne, cette intervention reçoit aussi l'appui de 56 % des gens au pays et de 62 % en Ontario!

Les autres mesures proposées par Ottawa vont suivre, peut-on penser, le même modèle d'accord entre toutes les parties intéressées. Et tel sera sans doute le but de la rencontre spéciale prévue à la mi-janvier entre Stephen Harper et les premiers ministres des provinces. Une crise d'ordre national, il est vrai, peut parfois défaire un gouvernement, mais aussi le sauver.

La présente récession durera deux ans, disent les optimistes, ou jusqu'à six ans, selon les pessimistes. Or, au Canada, pour peu que la crise se prolonge, l'électorat ne va guère vouloir changer de capitaine. La seule crainte d'une récession n'a pas valu une majorité aux conservateurs. Au Québec, les libéraux de Jean Charest n'ont repris la majorité que de justesse. Mais la tourmente venue, il en est souvent autrement.

Dans pareil contexte, coopérer avec les conservateurs, c'est donc les aider à rester au pouvoir. Mais leur rendre, au contraire, la tâche plus difficile, c'est malgré tout les aider aussi, d'un point de vue électoral. Cette fois, le cabinet Harper ne reviendra pas aux Communes avec des mesures imprudentes ou impopulaires. Aussi, sans qu'on en fasse trop état, la question ne manquera pas de se poser dans les officines: comme sortir d'un tel dilemme?

L'opposition aux aguets

Malgré le silence qui règne à Ottawa, une partie inusitée va bientôt s'engager en préparation du budget. La «coalition», hier menaçante, a tranquillement regagné les bancs de l'opposition. Et le public, plus inquiet que jamais, a moins que jamais la tête à des élections. Mais, entre-temps, les stratèges politiques ne s'y trompent pas: l'enjeu du budget n'est pas seulement un redressement de l'économie, c'est aussi le début d'un «règne politique» au pays.

L'opposition, en temps ordinaire, «attend son tour». En temps de crise, ce tour pourrait être lent à venir. Aussi, au sein du PLC, du NPD et du Bloc québécois, plusieurs seront aux aguets. Ils vont vite détecter toute mesure qui, le cas échéant, n'aidera pas leur base électorale, sans oublier les régions où ils comptent faire des gains. Stephen Harper a pris une certaine avance en Ontario. On peut être certain que les moyens prévus à l'intention d'autres provinces, notamment dans les secteurs fragiles, feront l'objet de part et d'autre d'une attention minutieuse.

Dans une entrevue accordée au Globe and Mail peu avant Noël, le nouveau chef libéral, Michael Ignatieff, s'est montré pessimiste quant à l'appui que son parti pourrait apporter au gouvernement. Il ne croyait pas, a-t-il dit, que le gouvernement arriverait avec un budget qui réponde «aux besoins du Canada». Il espère, a-t-il cependant ajouté, que «M. Harper sera à la hauteur des exigences de l'heure».

Avant de décider d'appuyer ou non le gouvernement, a-t-il précisé, le PLC fera connaître ses idées sur les éléments que devrait contenir le budget. Mais, peut-on comprendre du successeur de Stéphane Dion, il lui répugne autant d'aider le gouvernement à rester au pouvoir qu'à précipiter le pays dans des élections. Cela annonce peut-être que les libéraux voteront contre le budget, tout en laissant d'autres membres de l'opposition jouer le rôle délicat de voter en sa faveur.

L'idée d'Ignatieff est plutôt de convoquer une grande conférence du Parti libéral, sur le modèle des réunions d'orientation qu'il a tenues en 1960 et en 1991. La date n'en a pas encore été fixée. Mais les libéraux auront besoin de temps pour choisir le programme, centriste et socialement progressiste, dont rêve leur chef. Il leur faudra même deux ou trois ans avant de refaire les cadres et les finances du parti, aujourd'hui presque éliminé de plusieurs régions.

Chez les conservateurs, la tentation ne sera pas moins grande de profiter de la présente crise pour changer radicalement le rôle et les moyens financiers du gouvernement fédéral. Déjà, les revenus fiscaux d'Ottawa ont baissé, au point de laisser entrevoir, à la fin du présent exercice budgétaire, non pas un modeste surplus mais un déficit. Les déficits «temporaires», qu'on accepte le temps d'un regain économique, ne vont pas laisser aux futurs titulaires du pouvoir à Ottawa, quels qu'ils soient, une grande marge de manoeuvre.

Autant dire que les libéraux, avec ou sans coalition, et avec ou sans le Bloc, auront bien du mal, lors d'un prochain scrutin, à convaincre le pays qu'il leur faudra imposer plus de taxes ou d'impôts en vue de financer les programmes, verts ou sociaux, qu'ils voudront encore promettre.

D'aucuns réclament plus de civilité des parlementaires. À tous il faut souhaiter aussi assez d'éthique pour «faire passer le pays avant le parti».

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redaction@ledevoir.com

Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.

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