La hiérarchie du malheur

Les difficultés, les crises et les malheurs rendent bien souvent aveugles. On ne perçoit que sa douleur, ses problèmes. On se referme sur soi et on marche le regard bas fixant le trottoir, étranger à tout ce qui nous entoure. Cela est vrai pour l'enfant, pour l'adulte, pour les groupes et les pays.

Rappelez-vous enfant comment la plus petite écorchure du genou devenait le plus grand malheur de votre vie. Nul réconfort de la mère ou du père ne parvenait à relativiser la douleur. L'enfant blessé était le plus malheureux des êtres humains et personne ne pouvait le convaincre du contraire. Il semble qu'il existe une sorte de hiérarchie du malheur dont l'échelon suprême est soi.

L'amoureux éconduit, le travailleur licencié voit difficilement ou évite l'itinérant qui dormira dehors. Ils sont installés dans leur malheur, dans leur crise existentielle, même s'ils dormiront au chaud, un peu plus pauvre, beaucoup plus triste, certes, mais au chaud quand même. Ils ne regardent pas et conservent leurs pièces de monnaie comme si elles pourraient leur procurer le bonheur qui leur échappe.

Les classes sociales adoptent le même comportement. En temps de crise comme aujourd'hui, pour maintenir leur niveau supérieur de vie, elles rechignent contre l'aide sociale, vilipendent les assistés sociaux, se plaignent des étrangers et des fonctionnaires paresseux. Elles transfèrent leur malheur sur les autres. Les entreprises et les gouvernements qui font face à des difficultés font de même. C'est l'inutile et le superflu qui feront les frais de leur malheur. On coupe en rase motte, des petites choses qui ne coûtent pas beaucoup mais qui paraissent luxueuses. La culture par exemple, l'aide à l'étranger, en un autre temps, les prestations d'assurance-emploi, comme si transférer son malheur sur plus petit que soi, sur plus malheureux que soi, allégeait la douleur.

La communauté internationale, qui en fait est la communauté des pays riches et un peu riches, n'échappe pas à cet aveuglement et à ce retournement sur soi que provoquent le malheur et la difficulté.

Nos pays sont en état de choc, quasiment tétanisés par l'ampleur du désastre financier qu'ils ont eux-mêmes provoqué par laxisme, insouciance et foi absurde dans le pouvoir autorégulateur du marché.

Alors, on sort la pompe à billets pour relancer l'économie qu'on a mise à mort. On fait la respiration artificielle à un cadavre financier qui est pourtant encore bien portant si on le compare aux itinérants et aux démunis de la planète. Dans cette course à la reconstruction de la planète financière, ce sont les plus dépourvus et les plus démunis qu'on laisse à leur sort misérable en attendant que chez nous les choses s'améliorent. Le monde riche, englué dans son infortune, ne se préoccupe plus des laissés-pour-compte de la planète. Non pas qu'il s'en occupait beaucoup avant, mais maintenant, c'est la dèche. Nada.

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Certes, notre malheur est grand et dans les familles la crise provoque des difficultés souvent tragiques, les pays font face à de douloureuses restructurations, mais nous demeurons dans le domaine du gérable et du vivable. L'Occident continue à vivre, même s'il se sert la ceinture. Ce n'est pas le cas pour beaucoup de pays qui, crise oblige, ont disparu plus ou moins des préoccupations des pays riches.

La Somalie, dirait-on, semble avoir été classée dans la colonne des pertes irrécupérables. On lutte contre la piraterie qui fait parfois les manchettes, mais rien n'est tenté contre l'anarchie et la pauvreté qui transforment les pêcheurs en pirates. Objet de tous les ressentiments l'été dernier, Robert Mugabe laisse son pays pourrir de la famine et du choléra. Nous laissons faire, tout occupés que nous sommes à sauver l'industrie automobile ou les prêteurs d'hypothèques douteuses. Je ne dis pas qu'il ne faut pas le faire, j'essaie seulement de dire que notre malheur n'est pas si grand et qu'il ne nous affranchit pas de notre devoir de justice, ni de nos engagements.

L'Europe s'était engagée à envoyer une force armée pour stabiliser la situation en République démocratique du Congo, qui depuis une dizaine d'années est une sorte de génocide permanent. On attend toujours. Ils attendent toujours. Les Congolais sont un peu comme l'itinérant que l'homme triste ignore. L'homme triste, c'est nous, obnubilés que nous sommes par nos problèmes de richesse incertaine et fragile. Cinq millions de morts depuis vingt ans, des millions de déplacés, des tueries atroces, le viol comme arme systématique, les enfants soldats, toute la panoplie de l'horreur. Une horreur qui ne dérange pas les grandes entreprises, dont beaucoup sont canadiennes, qui s'enrichissent de l'or, des diamants, du coltan, ce métal inconnu qui fait fonctionner les téléphones portables. Voilà bien une façon de lutter contre la crise chez nous: se nourrir de la misère des autres.

Depuis deux mois, la reprise des affrontements entre le Congrès pour la défense nationale du peuple de Laurent Nkunda et les forces gouvernementales de la RDC a fait plus de 300 000 déplacés. Le Rwanda, protégé des Américains et des Britanniques, attise et alimente la rébellion. Mais quand on passe nuit et jour à sauver des banquiers que l'appât du gain a mené à la faillite, quand on entend la grogne des petits épargnants, comment s'inquiéter de plus malheureux que soi? Et comment peut-on penser qu'un peu d'attention pour l'autre ne nous rend pas plus pauvre ni plus malheureux?

Je vous souhaite une meilleure année que celle que j'aurai. Et si jamais je peux faire quelque chose, dites-le moi. Bonne année.

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