La petite chronique - À propos de Shakespeare

Êtes-vous de ces liseurs qui aiment prendre des notes tout en assouvissant leur vice? Dans l'affirmative, vous trouverez plaisir à lire Ces mots qui nourrissent et qui apaisent de Charles Juliet. L'auteur de L'Année de l'éveil et de carnets intimes d'une grande profondeur a réuni dans ce livre des textes relevés au cours de ses lectures.

Un plaisir qui vient de la réflexion. Juliet est un amateur d'idées mais aussi un homme à la recherche d'une signification de la vie. Il n'y a donc pas tellement de bonheurs d'écriture, de joliesses ou de tours de force stylistiques dans son recueil. Ses lectures relèvent souvent de la philosophie, du témoignage. On rechercherait en vain un brio relevant de l'esthétisme. Curieusement, il cite des jazzmen, Archie Shepp et Bill Evans, par exemple. Et toujours, pour en revenir au titre du livre, la recherche d'un apaisement.

De Shakespeare, je savais peu. De sa vie, rien ou presque. Shakespeare, la biographie de Peter Ackroyd, m'a mis au parfum. Cette pénétrante et longue traversée de la vie du grand dramaturge est passionnante à plus d'un titre.

Pendant longtemps, on s'est contenté de croire que l'auteur d'Hamlet n'était peut-être qu'un nom qu'on avait retenu pour raison de simplification. De même qu'on impute à Homère une oeuvre dont il n'est probablement qu'en partie responsable, Shakespeare aurait vécu au XVIe siècle, serait né à Stratford-Upon-Avon, aurait été comédien et dramaturge. Mais était-ce si sûr?

Peter Ackroyd, biographe anglais de renom, a beaucoup lu sur la question. Il en résulte une passionnante reconstitution d'une période de l'histoire de l'Angleterre. Londres à cette époque est aux prises avec des querelles de religion; Catholiques et Réformés s'opposent. La lutte de pouvoir est féroce. Au nom de la foi, on tue, on égorge.

Shakespeare dans tout cela? Il est le fils d'un politicien dont on sait qu'il était un usurier. Son fils, notre William Shakespeare, aura d'ailleurs tout au long de sa vie un étrange rapport à l'argent.

Attiré par la grande ville et bientôt par sa passion du théâtre, il abandonne femme et enfants pour tenter sa chance. S'il envoie à son épouse des sommes d'argent, c'est à Londres ou en tournée qu'il vit.

Il exerce pour commencer les plus humbles métiers, déménage souvent. Probablement pour échapper aux créanciers. Il finit par devenir acteur. Petit à petit, il écrit des canevas, puis des pièces. Il se plie aux conventions du temps, modifie l'écriture d'une comédie ou d'un drame afin de la rendre plus malléable pour un interprète.

Avant d'être écrivain, il est comédien. La vie et la survie des troupes sont pour lui primordiales. Pareil en cela à Molière, il n'envisage pas l'écriture dramatique en dehors d'une utilisation immédiate. Ce qui ne l'empêchera pas au reste d'écrire des sonnets admirables.

Quand, à la fin de sa vie, il retourne à Stratford, c'est pour s'occuper, à la façon d'un bourgeois, de la bonne marche de ses affaires. Comme quoi on peut être sublime écrivain et pragmatique, à la façon des petits commerçants de son époque.

La biographie de Peter Ackroyd se dévore aisément. «Un chef-d'oeuvre d'érudition», aurait proclamé l'auteur d'un compte rendu dans Lire. C'est un tout cas ce que l'éditeur annonce en couverture. Comment ne pas être d'accord?

***

Ces mots qui nourrissent et qui apaisent

Charles Juliet

P.O.L.

Paris, 2008, 232 pages

***

Shakespeare, la biographie

Peter Ackroyd

Collection «Points»

Paris, 2008, 763 pages

À voir en vidéo