Essais québécois - Métaphysique du terroir

Bien sûr, il y eut, voilà 75 ans ce mois-ci, Un homme et son péché, le puissant roman de Claude-Henri Grignon, un pur chef-d'oeuvre qui explorait les recoins les plus sombres de la psyché humaine. «Le roman original est concis, rude, râblé, écrit Laurent Mailhot dans La littérature québécoise (Typo, 1997). [...] Derrière l'étude de caractère, on peut lire un drame de la dépossession collective et du refuge dans les valeurs privées.»

Le succès de ce roman fut tel qu'il a écrasé la concurrence. Pour la plupart des Québécois, en effet, Un homme et son péché incarne le roman du terroir par excellence. Les autres, à l'exception de Maria Chapdelaine et du Survenant, tout de même restés en mémoire, sont tenus pour du menu fretin.

Notre littérature du terroir, pourtant, contient des joyaux méconnus. Injustement considérée comme une production artistique essentiellement au service d'une idéologie dépassée et, pour cette raison, discréditée, cette littérature mérite mieux. Elle mérite plus, en tout cas, que les analyses sociologiques ou psychologiques qu'on lui a trop souvent réservées en la regardant de haut et qui ratent, c'est mon hypothèse, l'essentiel de ce qui la constitue et qui relève plutôt de rien de moins que de la métaphysique, cette science de «l'être en tant qu'être», pour reprendre la formule d'Aristote.

Présentée par Josée Bonneville et André Vanasse, l'anthologie intitulée Trois visions du terroir permet au lecteur contemporain de se rebrancher sur ce courant et d'en découvrir toute la richesse. Les textes d'Adjutor Rivard, de Claude-Henri Grignon, d'Albert Laberge, de Ringuet et de Germaine Guèvremont qui la composent sont suivis d'un solide dossier d'accompagnement, qui fournit de lumineuses pistes de lecture.

À strictement parler, explique Vanasse, Un homme et son péché n'est pas un roman du terroir parce que «son thème premier n'est pas la terre, qui n'est que le lieu où se déroule l'action, mais l'avarice du personnage principal, Séraphin Poudrier». La pure littérature du terroir a un projet plus spécifique: «vanter les mérites de la terre» contre les dangers de la forêt et de la ville. À cela s'ajoute, pour ses tenants, le souci de constituer une littérature nationale, en décrivant «ce qui nous est propre au lieu de chercher à illustrer par l'imitation ce qui nous est étranger». L'être canadien-français (ou québécois), selon eux, trouvera là une expression pleinement originale à laquelle il a droit.

Des croyants à leur façon

Ce que Bonneville et Vanasse appellent la «vision idéaliste» du terroir respecte à la lettre ce programme qui survalorise la terre et néglige les faits au profit de «l'affirmation d'une vérité incontestable, à savoir que la terre porte en son sein le bonheur des hommes». Les paysans bonshommes d'Adjutor Rivard peuvent faire sourire, mais leur vision du monde est habitée par une gravité qui impose le respect. La gratitude à l'égard des ancêtres dont témoigne cette vision prend la forme, chez Rivard, d'un «lyrisme de la fuite du temps», selon la formule de Maurice Lemire, qui chante l'inscription dans la durée et la grandeur d'un dialogue vivant avec le passé. «Je reconnais partout leur ouvrage, dit un personnage de Rivard en parlant de ses ancêtres. Chacun d'eux a fait ici sa marque, et l'effort de ses bras rend aujourd'hui ma tâche moins dure. Sous ma bêche, le sol se retourne mieux, parce que l'un après l'autre ils l'ont remué; dans le pain que je mange, et qui vient de mon blé, il y a la sueur de leurs fronts; dans chaque motte que ma charrue renverse, ils ont laissé quelque chose d'eux-mêmes. La patrie, c'est ça...» C'est un monde habité par un legs qui ne fait pas que nous servir, mais nous dépasse.

La «vision naturaliste» d'Albert Laberge et de Ringuet nous ramène sur terre, pourrait-on dire. Pour eux, explique Vanasse, «la terre n'est pas la Terre promise à laquelle les autorités ecclésiastiques et politiques s'époumonent à nous faire croire». Laberge, qui, selon le critique Jacques Brunet, «aurait voulu être le Flaubert, le Zola, surtout le Maupassant canadien», est plus noir que noir. Ses paysans, aux prises avec une terre mortifère, sont sales, ignorants et dégénérés. Dans «Pastorale», un père usé, poussé à bout par sa fille frustrée et insensible, meurt «la face enfouie dans une large, fraîche et molle bouse de vache». Dans «La malade», une mère mourante est mesquinement négligée par sa famille. «Les relations entre les personnages sont strictement utilitaires, dénuées de toute affectivité», remarque Josée Bonneville. Il y a, chez Laberge, du Schopenhauer. Son pessimisme à l'égard de la nature humaine est si radical qu'il ne peut qu'échapper à tout regard sociologique ou psychologique. Le critique Pierre L'Hérault considérait ces deux nouvelles comme «de véritables chefs-d'oeuvre». Elles en sont. Elles disent moins les noirceurs de la terre que celles de l'âme humaine.

Rivard et Laberge sont, à leur façon, des croyants. L'un regarde vers le haut et l'autre, vers le bas, mais tous deux trouvent des réponses. L'élégant naturaliste Ringuet, lui, ne trouve plus rien. Dans L'Héritage, l'orphelin de la ville qui s'improvise paysan est écrasé par la sécheresse. «La nature n'est pas déchaînée, explique Vanasse. Elle est tout simplement calmement implacable. Rien ne bouge. [...] Il n'y a pas de Providence pour venir au secours des humains.» Ni sur la terre ni ailleurs, doit-on comprendre.

La «vision réaliste» de Germaine Guévremont délaisse le discours du salut ou de la déchéance entraînés par la terre pour célébrer «les humains qui y habitent» et dire leurs fêtes et drames. Dans «une prose aisée, claire, ventée, savoureuse sans lourdeur», pour reprendre les mots de Laurent Mailhot, elle raconte l'être québécois avec authenticité. «Frémissante et sensuelle, écrit le critique Yvan Lepage, elle illumine.»

Cette littérature, finalement, dit plus que ce qu'on a voulu y lire. On a retenu son aspect ringard et sa saveur folklorique, alors que c'est son intensité philosophique qui fait sa richesse. Pour renouer avec l'esprit qui la caractérise, on peut se tourner, en ce temps de l'année propice à la nostalgie réflexive, vers Réveillons!, un groupe de musique traditionnelle haut de gamme dont le plus récent album, Malbrough n'est pas mort, est une pure merveille de tradition actualisée. «De la pure métaphysique», au dire de mon jeune frère, qui connaît ça.

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Trois visions du terroir

C.-H. Grignon, G. Guèvremont, A. Laberge, Ringuet, A. Rivard

Dossier d'accompagnement présenté par Josée Bonneville et André Vanasse

XYZ

Montréal, 2008, 288 pages

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