Agaguk en Floride, ou le Nord en plan

On dit qu'Yves Thériault avait d'abord situé l'intrigue d'Agaguk chez les Indiens Séminoles de la Floride. Son éditeur lui commande un livre sur les Esquimaux? Pas de problème. Il a tout transposé. Ce qui peut expliquer certaines incongruités, mais aussi le caractère universel de l'histoire racontée. C'est une merveilleuse anecdote, je trouve: Agaguk en Floride, ou le rêve québécois. À écouter la radio, ce peuple qui ne veut pas être un pays et se réveille, au moment où j'écris ces lignes, sous une vingtaine de centimètres de neige folle, n'a jamais paru aussi inconfortable dans ses bottes d'hiver. Bottes de sept lieues ou mocassins de peau, la séance d'essayage s'éternise...

Le Nord aura été, en 2008, le thème récurrent et endurant de cette chronique. Du Canada littéraire de Noah Richler à celui métis de John Saul, des correspondances d'Aimititau! Parlons-nous! à une anthologie de littératures autochtones préfacée par le grand Tomson Highway, de la nouvelle Coup de froid de Thom Jones, lue pendant que l'eau gelait dans mes tuyaux, aux livres de Sherman Alexie paisiblement assimilés sous le regard des moyacs de Gilles Vigneault, de la mer de glace de John Muir à celle de Tivi Etok, et de la rude lande écossaise aux neiges du Kazakhstan... Et quand j'entrais dans une librairie pour acheter un roman, mes yeux semblaient irrésistiblement attirés par des titres comme True North de Jim Harrison, sans compter que je suis toujours à la recherche de mon édition de poche de Solomon Gursky was here de Mordecai Richler, cette saga d'une puissance incomparable, qui est aussi la très consciente tentative d'appropriation d'un territoire imaginaire de l'espace nordique par un auteur d'ici (sérieusement, quelqu'un n'aurait pas vu mon exemplaire de Gursky?). Pendant la fin de semaine de l'Action de grâces, j'ai marché sur le sentier de la Mattawinie avec des joyeux fous lettrés dont je parlerai une autre fois. Dans les branches des arbres, autour de nous, des petits cartons plastifiés jaunes ou bleus remplaçaient les perdrix et les pommes sauvages au goût sur. Et pas besoin de fusil à deux coups ni de petit plomb no 6 pour les cueillir! Les cartons une fois récoltés disaient: Nipish: feuille; Uapikun: fleur; Kuakuapishish: papillon; Coucoucache: le hibou. L'arbre à mots, fanstasme d'écrivain réalisé.

Ce même jour, quelqu'un m'a appris que le mot énergie, dans Sainte-Émélie-de-l'Énergie, faisait référence non au pouvoir hydraulique de quelque torrent harnaché à des fins humaines, ancêtre des grands projets à venir, comme je l'avais d'abord cru, mais à cette autre énergie, physique et mentale, spirituelle, qu'il fallait pour monter coloniser les terres de l'autre pays qui se trouve plus haut, toujours plus haut. Je ne suis pas un fanatique de la pelle, mais il m'arrive de penser que nous avons collectivement contribué à appauvrir le sens de ce mot, énergie, à le priver d'une partie de son ancien carburant: la bonne vieille huile de coude de ma mère, entre autres. Permettant ainsi son surinvestissement par la technologie: prétendre, aujourd'hui, que l'énergie que dégage la rivière Romaine ne se calcule pas seulement en kilowatts, c'est commettre une sorte d'hérésie qui vous fera passer pour un téteux de nuages à Havre-Saint-Pierre, prochaine étape de la ruée vers le Nord (la suite). Pendant que les propriétaires de chalets du Québec-d'en-bas reboisent les rives de leurs lacs, notre disciple de Robert Bourassa, lui, va arroser le Moyen-Nord de ses millions et y bétonner les dernières grandes rivières sauvages. Parce que, comme le pain aux olives, la protection de l'environnement est le produit d'un marketing destiné d'abord aux populations civilisées de la Cité. Les ti-wézos, c'est bon pour le Sud...

J'étais à Opitciwan en 2004 quand, au milieu d'une crise forestière et d'un souffle de révolte, l'hélicoptère du ministre Pierre Corbeil, des Ressources naturelles, était venu se poser, tel un camion de pompiers au bord du brasier. Ses adjoints et lui avaient écouté tout le monde poliment, puis la vraie négociation s'était déplacée dans un bureau fermé, entre notables. De ce lieu hermétiquement clos allait plus tard filtrer la rumeur de vagues promesses. Et l'hélico s'en fut, en brassant encore beaucoup d'air. La patience et la résignation avaient de nouveau triomphé, mais pour combien de temps? Au cours des années suivantes, la compagnie Barrette-Chapais a continué de dévaster d'immenses superficies de forêt boréale sur le flanc nord de cette réserve Atikamekw. Et les nouvelles en provenance de là-bas n'étaient pas très bonnes : fusillade meurtrière entre deux frères, démission en bloc de la police autochtone, tutelle, rues patrouillées par la SQ, etc. Opitciwan est aujourd'hui considérée comme une des communautés amérindiennes les plus violentes et malsaines au Québec. Et quand je vois Pierre Corbeil, en campagne contre le seul député autochtone de l'Assemblée nationale, aller serrer des mains à Kitcisakik, où les Anishnabes sont obligés de squatter leur propre territoire, je me dis qu'il n'y a pas que des coups de pied au derrière qui se perdent, ici-bas. Parfois aussi quelques chevrotines. Ce n'est pas l'Arracheur de Dents qu'il faudrait l'appeler. Plutôt l'Anesthésiste. Toute sa personne exhale le calme pacifiant d'une profonde insignifiance. Et ce n'est pas moi qui le dit: cette nomination équivalant à un doigt d'honneur ne peut être reçue que comme une déclaration de guerre du gouvernement du Québec aux nations autochtones.

Quand j'ai lu Mon pays métis de John Saul, ma première réaction a été de penser qu'il ne fallait pas manquer de culot pour venir nous brosser ce portrait d'un Canada historiquement marqué par la profonde influence des cultures autochtones au moment même où s'achevait la campagne électorale que l'on sait, c'est-à-dire, plus que jamais, ce désert d'idées d'un océan à l'autre, désert au milieu duquel les véritables appels à l'aide poussés par les leaders autochtones de ce pays n'auront jamais eu droit à l'équivalent d'un accusé de réception. Oui, il fallait être culotté, et Saul, le dandy-philosophe à la chemise rose, l'était de toute évidence. Grande fabrique de mythes et de cocardes, le Canada, après avoir avalé le fait français et recraché la coquille vide du bilinguisme officiel ad mari usque mare, ramenait maintenant la tête dépendue de Riel et celle des autres chefs indiens au centre de l'imagerie nationale! D'autant plus commode, cet Indien imaginaire dont le sang, guéri de la vérole que nous lui avions refilée, coulait désormais dans nos veines unifoliées, qu'il nous distrayait de l'Autochtone bien réel qui pendant ce temps réclamait désespérément notre attention! La situation sur les réserves, affirmait John Saul en gros, n'était pas si mauvaise qu'on le croyait. Conjoint de la précédente gouverneure-générale, il avait pris l'habitude, il faut dire, de les visiter sur un grand pied. Mais tout de même: un revenu annuel médian inférieur du tiers à celui de l'ensemble canadien, et ce taux de suicide de huit à dix fois supérieur...

Le livre de Saul a cependant le mérite de lancer un appel clair: nous ne pourrons assumer pleinement notre condition nordique que par la redécouverte de notre réalité historique et géographique autochtone. Ce qui suppose d'arrêter de croire au père Noël.

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