Le début d'un temps nouveau?

C'est le moment des bilans. Bilans de fin d'année. Mais pas seulement... S'il était temps, déjà, de passer en revue la première décennie du XXIe siècle? C'est l'exercice auquel se sont prêtés 40 jeunes Québécois. Des écrivains, des artistes, des créateurs. Des penseurs, des militants, des journalistes. Tous âgés de moins de 40 ans.

À l'origine du projet: le journaliste Nicolas Langelier, 35 ans, qui a constitué cette équipe de collaborateurs, présentée comme «une sorte d'équipe de rêve de la relève culturelle et intellectuelle québécoise».

L'idée, c'était d'obtenir la vision personnelle de chacun, dans une tentative de donner un sens aux années 00, de faire le point. Au-delà des faits, des événements. Et tandis qu'on est encore dedans.

Résultat: 40 textes, sous forme de récits, d'essais, de nouvelles, de poèmes, de bédés... comme autant de cartes postales. Pas de recul, pas de grande synthèse objective. Plutôt des vues fragmentaires, fragmentées, livrées sur le vif. Bref, une sorte de condensé du monde aujourd'hui vu par ce qui pourrait être la crème de la génération Y... On pourrait contester, critiquer bien des aspects de ce projet. Prenons-le pour ce qu'il est.

Ce qui revient le plus souvent, exception faite du bogue annoncé de l'an 2000 qui n'a pas eu lieu: le 11-Septembre 2001, évidemment. Ce que ça a changé. L'inquiétude et la prise de conscience que ça a créées. Sans compter le sentiment d'impuissance. La déprime, aussi, qui a suivi. Parmi les autres préoccupations dominantes: l'environnement, l'avenir de la planète. La multiplication des gadgets, la consommation à outrance. Et l'injustice sociale, économique. La distribution de la richesse.

Ainsi, le réalisateur de Bacon, le film, Hugo Latulipe, qui prône: «Nous voulons vivre dans un pays qui remet en cause / la croissance économique perpétuelle / une bonne fois pour toutes.»

Au passage: le mariage. Et les bébés. Pourquoi faire, avec qui? demande en quelque sorte la dramaturge Fanny Britt. Parlant d'enfants, vous ne trouvez-pas qu'ils sont surprotégés dans notre monde aseptisé? laisse entendre le bédéiste Pascal Colpron.

Et puis: l'amour, encore, toujours. Malgré les déceptions, les désillusions. Le droit de rêver, d'espérer. De ne pas succomber au cynisme ambiant. Signé Rafaëlle Germain.

Bien sûr, l'ensemble est inégal, comme pour tout ouvrage collectif. Il y a des textes dont on se serait passé. Des beaucoup trop longs, un peu vaseux. Des je-me-regarde-le-nombril, ad nauseam, aussi. Mais on tombe sur des perles. Des textes qui, sans crier gare, sans prétention, font image. Et rendent compte, en un éclair, d'un certain état d'esprit tout à fait décennie 00.

Comme celui-ci, de Stéphane Lafleur, le réalisateur de Continental, un film sans fusil: «Cette nuit j'ai rêvé que je conduisais ta voiture en pleine tempête. En plein verglas. En pleine panne d'électricité. Dans une pente descendante. J'allais vite. Je n'avais plus de freins et je cherchais du stationnement.»

Il y a aussi l'écrivain Éric Dupont, qui s'inquiète du passage au numérique de la photo. Ou plutôt, de la surcharge d'images volées au quotidien qui s'en est suivie. Plus besoin de raconter, de mettre en mots. Autrement dit: il n'y a plus de blancs à combler par des histoires tellement il y a de photos qui témoignent de nos vies. Au fait, qui prend le temps de regarder tous ces clichés numérisés qui décomposent jusqu'à plus soif le premier sourire de bébé, ou sa première dent?

L'auteur de Vandal Love, D. Y. Béchard, deux fois lauréat aux Commonwealth Writer's Prizes (meilleur premier roman canadien et meilleur premier roman du Commonwealth), en appelle pour sa part à l'engagement de l'écrivain. Rien de moins. Au centre de sa réflexion, alimentée par l'essai de George Orwell, Why I write?, ces questions: «Pourquoi la politique et l'esthétique doivent-elles être conciliées? Pourquoi, dans la culture actuelle, les a-t-on séparées avec tant de distance?» Questions qui ont pris toute leur importance, à ses yeux, depuis le 11-Septembre 2001, surtout. Lui-même dit qu'il a écrit cet essai «afin d'entreprendre une démarche personnelle d'autoexamen de vigilance». Il ajoute: «À titre d'auteurs, nous devons lutter contre la recherche du confort, qui nous menace constamment, et nous assurer que nous ne sommes pas définis par des facteurs extérieurs comme les pressions exercées sur la littérature par l'industrie du divertissement, par exemple.» Devant le sentiment d'impuissance individuelle, et collective, contre le confort et l'indifférence qui dominent, il lance aux auteurs: «Avant tout, soyez en colère.»

D. Y. Béchard a vécu au Canada, en Europe, aux États-Unis. Et il a remarqué partout, au-delà des différents enjeux politiques, le même genre d'attitude face à l'art. C'est-à-dire: «la perception américaine de l'artiste en tant qu'amuseur public». Les auteurs, dit-il, doivent aller «au-delà du narcissisme sécurisant». Il leur faut, selon lui, et il s'inclut là-dedans, «découvrir les nécessités d'agir là où on nous dit qu'il n'y en pas et le sens de l'engagement». Le titre de son texte: «Apprendre la colère». Ça fait du bien de le lire. On devrait peut-être l'encadrer et l'offrir en cadeau aux écrivains déprimés, désabusés... Après le prix Chasse-Spleen, nouvellement créé à l'attention des poètes, pourquoi pas un prix attribué aux romanciers, sous l'appellation «Apprendre la colère»?

En terminant, quelques mots sur le texte de Karina Goma, qui clame haut et fort la nécessité absolue de la liberté d'expression. «En ce début de millénaire, affirme-t-elle, la liberté d'expression demeure la liberté fondamentale, celle dont dépend la survie de toutes les autres.»

Vous vous souvenez de cette photo choc, contradictoire au possible, sur la page couverture du numéro 25e anniversaire du magazine La vie en rose, en 2005? La fille qui posait sous une burqa, jambes dénudées et talons hauts, dans une posture à la Marilyn Monroe... c'était Karina Goma. Cette documentariste qui gagne sa vie comme chroniqueuse à la beauté, musulmane et Égyptienne par son père, catholique et Québécoise par sa mère, raconte qu'à l'époque, par «peur des représailles de la part des fanatiques religieux», il a été convenu qu'elle devait demeurer anonyme. Elle fait son «coming out» aujourd'hui. Pour elle: «Cette image forte, mais aussi le silence inquiet qui a accompagné sa fabrication dit plus que tout l'un des fléaux de notre temps: le régime de peur et d'autocensure distillé insidieusement par les tenants des dogmatismes religieux, les notions de sacrilège et de blasphème assiégeant la sphère profane, disséminant la crainte, intimant à chacun de se retrancher frileusement derrière la rectitude politique.»

Voilà. Fini, ce temps-là. C'est ce qu'on aimerait retenir. Ce que l'on souhaite, en tout cas. Plus de régime de peur, d'autocensure. Plus de femme sous la burqa. Si le XXIe siècle pouvait nous donner ça!

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Quelque part au début du XXIe siècle

Sous la direction de Nicolas Langelier,

La Pastèque, Montréal, 2008,

184 pages.

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