Théâtre - À bas le bof!

C'est chaque année la même chose, tempête de neige ou non. Quand se pointe le temps des Fêtes, quand on se met à supputer sur ceci et à discourir sur cela dans les discussions de fin d'année où l'on parle de ce que l'on a vu sur les scènes montréalaises, le premier réflexe, les premiers commentaires sont toujours les mêmes et tiennent grossièrement en un mot: bof...

Voilà ce que l'on entend, ouais, un peu partout: bof! Comme dans: «pas extra», «rien d'exceptionnel», «plutôt ordinaire». Bof, quoi. Avec rictus du coin de la lèvre, parfois impressionnant de cynisme, arboré toujours d'un air défiant. Comme si le Stephen Harper en chacun de nous en profitait pour afficher son mépris envers ce gaspillage sans nom qu'est la culture dans son ensemble. Même quand l'on n'a rien vu, surtout quand on n'a vu, comme «spectacle culturel», qu'un gala télévisé tapissé de tuxedos, de paillettes et de robes décolletées... Pourquoi tant de haine? Hum?

Parce que, bof, ce n'est surtout pas ce qui s'est passé. Le premier volet de la saison nous a, bien au contraire, offert des productions bouleversantes portées par des textes remarquables et des performances de comédien absolument éblouissantes. Pas toutes. Pas partout. Mais si vous alignez la presque centaine de productions théâtrales — je garde mes billets déchirés dans un petit panier d'osier dans la cuisine: c'est chic, sur, mais ça permet aussi d'aider la mémoire à se rappeler —, depuis la rentrée début septembre, plus d'une quinzaine de spectacles exceptionnels s'imposent. C'est un pourcentage de réussite éminemment supérieur à ce que l'on trouve sur nos écrans petits et grands où l'on ploie trop souvent sous la bêtise, le cliché et la facilité, on en conviendra sans peine.

Des preuves? Des exemples de productions ou de performances hors du commun? Je m'empresse de vous les glisser sous le sapin...

Souvenons-nous d'abord de ce trio simultané privilégié du début de l'année: Tremblay, Mouawad, Beckett-Brassard; Le Paradis à la fin de vos jours, Seuls, Oh les beaux jours! La même semaine, on aura plongé dans trois univers aussi différents que chargés, aussi riches que dérangeants et qui sont autant d'outils et de pistes pour mieux respirer à travers la tourmente, de quelque type qu'elle soit. Tsé!

Mais c'est loin d'être tout! Il y a eu aussi ce déchirant Après la fin de Dennis Kelly à La Licorne avec Sophie Cadieux et les deux Maxime (Denommé et Gaudette): une autre claque en pleine bonne conscience de l'humain ordinaire qui se met à faire des choses pas du tout acceptables. Et pour s'astiquer encore plus cette fameuse bonne conscience, on a eu droit au très dérangeant Pensionnat de Michel Monty à l'Espace libre qui vient de révéler à toute une génération de Québécois-Québécoises les horreurs et l'ampleur du génocide culturel que nos «bons» gouvernements ont fait subir, avec l'aide des non moins «bons» curés, aux populations autochtones «sauvages», dans le sens de «retardées», du Nord du Québec. Brrrrrrrr.

La première tranche de la saison a aussi fourni des exercices de mise en scène absolument remarquables et des performances de comédiens exceptionnelles. On l'a noté abondamment pour la Winnie d'Andrée Lachapelle dirigée par Brassard, mais il faut rappeler aussi ces véritables bijoux que sont devenus La Cantatrice chauve et La Leçon d'Ionesco une fois ciselés par Frédéric Dubois pour le Théâtre Denise-Pelletier. On se souviendra également de la performance exceptionnelle de Félix Beaulieu-Duchesneau qui portait littéralement sur ses épaules le succès de Ceux que l'on porte, un texte inégal d'Andrew Dainoff monté au PàP par Vincent-Guillaume Otis. De celle d'Alexis Martin qui, dans le Lortie du NTE, a réussi à rendre de façon déchirante toute l'impuissance à dire le vide qui hantait le triste caporal au dentier. Remarquable.

Ce fut aussi la saison des audaces. De la fin septembre à la mi-octobre, Omnibus a ainsi présenté huit spectacles et plus de 45 performances, rencontres, discussions avec les artistes du «nouveau mime»: j'ai vu là un spectacle étonnant redéfinissant les limites physiques de la représentation, Intérieur nuit de la compagnie française W. Audace aussi que ce Salon automate de Nathalie Claude que Momentum présentait à l'Usine C. Comme ce King Lear contre-attaque des Productions préhistoriques dont la mise en scène surréaliste a laissé les spectateurs de l'Espace libre pantois. Ou encore ces Trois histoires de mer de la Chilienne Mariana Althaus que la compagnie Tresss nous faisait connaître dans la petite salle du Prospero.

Audace aussi de la forme et du sujet abordés par Kiwi de Daniel Danis, la révélation des récents Coups de théâtre qui raconte l'histoire de ces «tribus» d'enfants qui se regroupent dans les bidonvilles pour résister à la faim et au froid comme aux escadrons de la mort. Comme le touchant Isberg aussi de Pascal Brullemans que Le Clou proposait au même festival pendant qu'une autre de ses équipes présentait le très intransigeant et très éblouissant Assoiffés de Wajdi Mouawad au Théâtre d'Aujourd'hui. Et j'en passe... Comme le passage ici de l'Artifice de Dijon avec l'irrésistible Lettres d'amour de 0 à 10 que l'on connaissait déjà et deux «petites formes» extrêmement réussies: Les Malheurs de Sophie et Aucassin et Nicolette.

Tout cela, c'est sans parler des productions que je n'ai pas pu voir, celles aussi qu'ont pu offrir les compagnies de Québec et dont on dit le plus grand bien, comme ce Cyrano revu par Marie Gignac. Sans parler non plus de la solidarité retrouvée du milieu depuis les États généraux d'il y a un an. Du milieu qui est à l'origine de la fronde contre Stephen Harper et qui s'est mobilisé après la lettre de Wajdi Mouawad parue ici même en nos pages en début de campagne. Du milieu que l'on a vu — c'est quand même exceptionnel! — tout au long de cette même campagne électorale fédérale, uni derrière le même combat de l'affirmation par la culture...

Si après tout cela vous êtes toujours convaincu qu'il ne s'est rien passé sur nos scènes depuis la rentrée en septembre, il n'y aura qu'un mot pour décrire votre comportement: bof...

En vrac

- Un correspondant nous faisait parvenir cette semaine une coupure de presse fort étonnante tirée du Figaro du jeudi 27 novembre; on y parlait des auteurs les plus joués au théâtre en France. En première ligne, à part, on retrouve Shakespeare que l'on a programmé 109 fois durant la saison 2007-08. Suivent Molière, dans les 90, puis Lagarce, Tchekhov, Brecht et Marivaux (45, 44, 35 et 27 productions). Mais, surprise!, à 22 et 21 on retrouve deux Québécois: Wajdi Mouawad et Suzanne Lebeau. Yeah! Tout cela se passait, bien sûr, avant l'abolition des programmes que l'on sait pour la présentation de spectacles à l'étranger...

- Les Cahiers de théâtre Jeu lançaient hier leur numéro 129 dont le thème est: «Jouer autrement». Dirigé par Catherine Cyr, le dossier central du numéro analyse d'abord différents types de formation et d'entraînement de l'acteur (Barba, Régy, Ouaknine), puis aborde «quelques pratiques de jeu particulières» (Vitez, Luce Pelletier, Claude Poissant, Denis Marleau et Brigitte Haentjens). On propose aussi un entretien avec cinq dramaturges d'ici, l'analyse de deux jeunes compagnies «qui bousculent le jeu et la notion de personnage» (Système Kangourou et Matériaux Composites) et l'on aborde la marionnette et la danse. En finale, les chroniques habituelles plus un retour critique sur certains festivals (FTA, PuSh, Avignon). Ce numéro 129 est en vente en librairie et dans toutes les Maisons de la presse.

- Le Conseil québécois du théâtre (CQT) a fait savoir par communiqué qu'il se réjouissait de «la reconduction de Mme Christine St-Pierre à titre de ministre de la Culture, des Communications et de la Condition féminine». Le CQT espère que Mme St-Pierre parviendra à obtenir en ces temps de crise «des fonds supplémentaires et récurrents au Conseil des arts et des lettres (CALQ) et que ces fonds soient inscrits dès le prochain budget». L'organisme vise ainsi «l'amélioration des conditions de création ainsi que les conditions socioéconomiques des artistes, artisans et travailleurs culturels de théâtre». Pour le CQT, le soutien au CALQ est essentiel pour assurer une vitalité artistique québécoise et Martin Faucher souligne que, «malgré ces temps de crise financière, les artistes de théâtre veulent poursuivre leur contribution à la société québécoise».

- Il est trop tard d'ici à la fin de l'année, mais dès la reprise des activités, en janvier, le moment sera venu de s'inscrire à l'École nationale de théâtre (ENT) pour l'année scolaire 2009-10. L'École offre une formation complète dans le milieu des arts de la scène et c'est en côtoyant des professionnels reconnus que les élèves peuvent «apprendre les métiers de comédien, metteur en scène, auteur, scénographes, directeur de production, directeur technique, concepteur sonore ou des éclairages, ou encore régisseur». La date limite d'inscription est fixée au 15 février 2009 et l'on peut télécharger les formulaires nécessaires sur le site Internet www.ent-nts.qc.ca.

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mbelair@ledevoir.com

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