Et puis euh - Chaud et froid

Il n'y a rien de tel qu'un week-end de mauvaise météo pour nous rappeler à point nommé combien c'était bien mieux avant. Prenons un exemple au hasard: le football professionnel américain. Mettez-vous en situation: c'est dimanche tôt en après-midi, un léger blizzard fouette de son manteau d'hermine — ça pourrait être un habit de ski-doo, remarquez — une portion de continent, et vous regardez à la radio le match disputé à Foxboro (Massachusetts) lorsqu'un envoyé spécial vous décrit les conditions de jeu comme étant é-pou-van-ta-bles. Dès lors, vous vous dites tiens, je vais aller regarder la rencontre à la télévision, rapport à l'image qui permet de voir ce qui se passe. Et vous ne tardez pas à conclure: bof. Qu'est-ce qu'on devient moumoune avec le temps. L'environnement est pratiquement idéal, bien qu'un peu glissant et présentant une visibilité réduite. C'est qu'ils sont bien entretenus ces terrains modernes.

Avant, on jouait sur le bon vieux gazon ordinaire du bon Dieu, pas sur une véritable imitation de simili-tourbe testée en laboratoire, et quand le climat se fâchait, ça ne tardait pas à se joyeusement détériorer, et bonjour la bouette. Aujourd'hui, on ne voit plus que très rarement de la bouette, même si l'homme masculin qui pratique un sport de contact, organisé ou pas, montre en général une assez forte propension à se garrocher dans la bouette. J'ai souvenance à m'en tirer des larmes de nostalgie d'un match du début des années 1970, probablement Vikings contre Rams, mais je n'en suis pas si certain qu'on pourrait le croire, où il y avait tellement de bouette qu'à la mi-temps certains des joueurs de l'équipe portant l'uniforme blanc avaient dû en enfiler un nouveau de crainte que les officiels majeurs n'arrivent plus à les distinguer des maillots foncés. Les officiels majeurs, mais aussi les spectateurs, les annonceurs de la télévision, les téléspectateurs, les entraîneurs et les joueurs eux-mêmes.

En passant, je préciserai aux sympathisants de l'Académie française et du bon perler français que je sais pertinemment que la bouette n'existe pas dans vos dictionnaires, sauf pour désigner un vague appât pour la pêche au poisson, mais qu'à cela ne tienne. De toute manière, la bouette et la boue ne désignent pas la même affaire. La boue est juste là, elle vit son mélange d'eau et de terre sereinement, discrètement, sans rien demander à personne, humble jusqu'à l'excès. La bouette, en revanche, n'attend que le moment où vous plongerez dedans lors d'un troisième essai et deux ou celui où elle vous revolera dessus gracieuseté d'un automobiliste pressé d'aller nulle part faire rien, son intention délibérée est de vous maculer le linge, de coller à vos baskets et de salir votre prélart. J'espère que cette distinction est très claire et que l'on n'aura pas à y revenir dans un avenir prévisible.

Cela dit, on a pu constater, ce dimanche à Foxboro (Massachusetts), qu'il existe des équipes faites pour jouer dans le froid, et d'autres qui, si on leur demandait leur préférence, opteraient sans doute pour le chaud. Les Patriots de la Nouvelle-Angleterre ont mouché les Cards de l'Arizona 47-7, et il appert que les Cards étaient battus longtemps avant le début du match, ayant déclaré forfait moral dès qu'ils aperçurent le thermomètre et l'atmosphère neigeuse dimanche matin au lever du corps. (Remarquez, le phénomène ne se vérifie pas tout le temps. Ainsi, dimanche toujours, Miami a vaincu Kansas City à Kansas City par une température frôlant les -1000 degrés. Mais c'est peut-être juste que Miami possède une bonne équipe alors que K.C. pas tellement, et même pas du tout. Par ailleurs, Brett Favre, supposément la quintessence du quart-arrière de conditions difficiles, est allé se faire planter dans la neige à Seattle, ce qui signifie que finalement, on parle sans doute ici pour ne pas dire grand-chose, ou même rien du tout.)

L'Arizona est quand même champion de sa division et participera aux séries éliminatoires pour l'obtention du Super Bowl. Mais il ne gagnera pas le Super Bowl, en raison d'une malédiction qui pèse sur la franchise depuis 1925, alors qu'elle se trouvait à Chicago. Cette année-là, les Maroons de Pottsville, une équipe de l'arrière-pays pennsylvain, avaient présenté un dossier de 9-2 et s'étaient rendus, le 6 décembre, visiter les Cards, qui montraient une fiche de 9-1-1, dans ce que tout le monde considérait comme le match de championnat de facto de la NFL. Pottsville l'avait emporté 21-7.

Un match hors concours fut ensuite organisé entre les Maroons et une équipe d'étoiles formée de joueurs de l'université Notre Dame et d'autres anciens footballeurs universitaires. Avec l'autorisation de la NFL, la rencontre eut lieu au Shibe Park de Philadelphie, un stade trois fois plus spacieux que celui de Pottsville. Les Maroons devaient gagner 9-7, mais un autre club de la NFL, les Yellow Jackets de Frankford, déposèrent par la suite une plainte notant que la tenue même du match à cet endroit portait atteinte à leurs droits territoriaux. La NFL réagit en suspendant les Maroons, les privant ainsi de leur titre et remettant celui-ci aux Cards, qui n'en voulaient pas mais durent quand même le porter.

En 1932, la franchise des Cards fut acquise par la famille Bidwill, qui la possède toujours aujourd'hui. Au fil des ans, plusieurs tentatives ont été faites auprès de la direction de la NFL pour que les Maroons de Pottsville soient reconnus champions de la saison 1925, soutenues notamment par les propriétaires des Steelers de Pittsburgh et des Eagles de Philadelphie. Les Bidwill ont toujours refusé de céder, la dernière fois en 2003 quand il a été proposé que les Maroons et les Cards soient reconnus comme co-champions.

À Pottsville, Nick Barbetta, un fan des Maroons de 92 ans, assure que tant que les Bidwill ne plieront pas, les Cards seront promis à la misère. Et de fait, de Chicago à l'Arizona en passant par St. Louis, sous la malédiction, les Cards ont gagné un total général de un (1) match éliminatoire depuis 1947. Généralement, ils présentent une formation plutôt fade. Ils ne sont jamais même passés près de participer à un

Super Bowl.

En janvier, les Cards auront la chance de disputer une première partie en séries à domicile, au chaud. Ensuite, ils devront prendre la route, et ils pourraient bien avoir à passer par New York, le Giants Stadium étant réputé pour ses vents qui vous glacent l'intérieur. Quoi qu'il en soit, c'est écrit, ils ne gagneront pas.

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jdion@ledevoir.com

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