Perspectives - Compte de Noël

Récession mondiale, flambée des prix du pétrole, crise alimentaire, effondrement des marchés boursiers... la dernière année a été difficile pour tout le monde. Vraiment tout le monde.

Le père Noël se sent soudainement vieux. C'est vrai qu'à presque 1700 ans, il n'y a rien de tellement surprenant à cela, mais il y a tout de même des années pires que d'autres.

Pour être tout à fait honnête, ça n'allait déjà pas fort à la fin de l'année dernière après que le lutin Finfinaud lui a suggéré de prendre le virage du commerce en ligne. L'idée semblait bonne au départ parce que cela permettrait par exemple de gaspiller moins de papier en longues listes de cadeaux, de recevoir les commandes des petits retardataires jusqu'à la dernière minute en plus de réaliser des gains de productivité en cette ère de mondialisation des marchés.

L'expérience a cependant tourné au cauchemar. Finfinaud a vendu la liste des utilisateurs à une compagnie de Sarnia, Ont., qui vend des cartouches d'encre pour imprimante et du faux Viagra. Une erreur de type 404 a aussi semé une confusion pas croyable dans les bordereaux d'expédition. Heureusement, les enfants congolais et nigérians qui ont reçu des PlayStation4VirtualTurboHD ne se sont pas trop plaints même si leurs cadeaux n'étaient d'aucune utilité pour la plupart d'entre eux, leurs villages n'ayant toujours pas l'électricité. Ç'a été une tout autre affaire avec les parents des petits Danois et Suédois qui ont trouvé sous leur sapin les derniers modèles de kalachnikovs.

Les problèmes ne faisaient que commencer. La difficulté de répondre à l'explosion de la demande de cadeaux en provenance des économies émergentes comme la Chine, l'Inde ou le Brésil a continué de grandir. L'engouement dans les pays développés pour les certificats-cadeaux contribue à réduire un peu cette pression sur les capacités de production du père Noël, mais pas assez. Il y a eu la délocalisation d'une partie de la production du pôle Nord vers les pays à plus faibles coûts de main-d'oeuvre, au grand déplaisir des lutins et de leur syndicat qui ont multiplié les moyens de pression en refusant, par exemple, de porter leurs culottes verte et rouge réglementaires. La gestion de ce vaste réseau de sous-traitants est toutefois devenue un inextricable bol de spaghettis après que ces entreprises chinoises et indiennes se sont elles-mêmes mises à transférer une partie de leur production à d'autres sous-traitants au Vietnam, au Cambodge et ailleurs.

Cette complexité grandissante des opérations de production du père Noël tombe mal alors qu'il doit sans cesse s'adapter aux goûts de plus en plus changeants des petits enfants sages. On a dû, par exemple, arrêter en catastrophe la production de camions et de maisons de poupée cette année parce que les petits Américains, qui en étaient autrefois tellement friands, n'en voulaient soudainement plus.

La flambée des prix du pétrole, au début de l'année, n'a heureusement pas trop influé sur les opérations du père Noël. Il a toujours été un apôtre des biocarburants pour ses rennes. La situation a été différente avec la crise alimentaire, le fourrage n'étant déjà pas donné dans le Grand Nord.

Les effets des changements climatiques ont continué, au même moment, à se faire sentir. Les murs d'un atelier se sont même effondrés à cause de la fonte de ses fondations.

Tout n'a cependant pas été de travers. Le père Noël a, par exemple, eu le grand bonheur d'offrir avant l'heure aux petits Américains un beau président tout neuf. Mais il s'est surtout décarcassé pour apporter un peu de réconfort aux banquiers et aux financiers qui filaient vraiment un mauvais coton après qu'ils eurent cassé leur jouet économique à force d'avoir trop tiré sur l'élastique. On ne compte plus les sacs de milliards de beaux dollars qu'il leur a apportés pour les consoler et les rassurer. Le problème maintenant est qu'ils veulent les garder pour eux et qu'ils refusent de les prêter aux autres petits amis.

Les plages de Kuujjuarapik

Le petit papa Noël ne l'avouera pas, mais il a pensé plus d'une fois qu'il était peut-être temps qu'il raccroche ses grandes bottes noires et qu'il prenne une retraite bien méritée à Puvirnituq, Kuujjuarapik, ou toute autre destination dans le Sud. Il a dû remballer tous ces beaux projets après avoir reçu en octobre un appel de son conseiller financier, visiblement très perturbé, qui hurlait que la fin du monde était proche et que la vie ne valait plus la peine d'être vécue. Le bonhomme à la barbe blanche a alors compris qu'il devrait continuer de travailler quelques siècles encore pour avoir les moyens de s'offrir la retraite dont il rêve. Il s'est toutefois consolé en pensant à cette petite réserve qu'il avait eu la prudence de mettre de côté en cas de coup dur et qu'il a confiée à un ami d'un ami, à la fois très fiable et très brillant, appelé Bernard Maddux, ou McDoff, il ne se rappelait plus.

C'est parce qu'il avait l'esprit occupé par tous ces soucis qu'il n'a pas remarqué qu'il était suivi. On l'avait pourtant bien prévenu de se tenir loin des côtes somaliennes, mais il avait dû passer par Madagascar, pour prendre un chargement de cacao, et il avait hâte de rentrer chez lui.

Au début, il a cru que l'affaire se réglerait rapidement. Ces gens avaient beau être des pirates, ils avaient tous déjà été enfants et ils comprendraient facilement l'importance de ne pas compromettre sa mission.

Le doute a commencé à s'installer dans l'esprit du père Noël lorsqu'il s'est rappelé qu'il y avait bien longtemps qu'il n'était pas allé livrer de cadeaux dans pareilles contrées.

Et puis, il faut dire qu'il s'attendait à ce que le gouvernement canadien paye la rançon sans discuter. Après tout, il n'y a pas beaucoup de monde, comme lui et ses lutins, qui habite le pôle Nord toute l'année et qui pourrait aider le Canada à affirmer sa souveraineté sur l'Arctique. Il paraîtrait, pourtant, que ses ravisseurs se seraient fait répondre que le versement de la rançon risquait trop d'augmenter le danger de déficit à Ottawa. On aurait aussi laissé entendre, à mots couverts, que le sauvetage d'un individu aussi notoirement associé au rouge ne représentait vraiment pas une priorité pour le «nouveau gouvernement du Canada».

C'est alors que le bonhomme de presque 1700 ans se sentit soudainement vieux.

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