Bouchard contre Duceppe

Lucien Bouchard a été très irrité de voir Gilles Duceppe signer un pacte avec Stéphane Dion au début du mois de décembre. Selon des proches, le chef-fondateur du Bloc québécois ne pouvait pas concevoir que son ancienne formation ouvre la voie du pouvoir au père de la clarté référendaire, un malaise partagé par un certain nombre de souverainistes.

De tous les éléments du projet de coalition fédérale, la photo de famille pour laquelle messieurs Duceppe et Dion ont posé côte à côte est celui qui a suscité le plus de réactions négatives parmi les souverainistes. La séance de signature, orchestrée pour rassurer la gouverneure générale quant à la stabilité d'une éventuelle coalition PLC/NPD, aura décidément fait du tort à tous ses participants.

Heureusement pour l'harmonie de la famille bloquiste, la résurrection appréhendée de Stéphane Dion s'est rapidement transformée en enterrement de première classe. Et le devoir de réserve qu'il s'est imposé depuis sa retraite de la politique a finalement incité Lucien Bouchard à se mordre la langue. On peut parler de sage décision de sa part. Dans les faits, Gilles Duceppe n'avait pas de leçons à recevoir de son prédécesseur.

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M. Bouchard a de bonnes raisons de se souvenir avec amertume de ses démêlés passés avec Stéphane Dion. Au moment de sa démission, il avait invoqué l'adhésion d'une pluralité de Québécois au Parti libéral du Canada aux élections post-Clarté de 2000 comme principal argument à l'appui de son départ du poste de premier ministre. Mais son indignation devant le projet de coalition témoigne également de ses propres racines conservatrices et du décalage qui s'est installé entre Lucien Bouchard et le parti qu'il a fondé.

À sa naissance, le Bloc était officiellement une coalition arc-en-ciel, dont la raison d'être était la réalisation, à brève échéance, de la souveraineté. Dans cet esprit, M. Bouchard avait refusé tout lien formel avec le Parti québécois. Mais malgré sa vocation oecuménique et à l'image de son fondateur, la première mouture du Bloc avait néanmoins de forts penchants conservateurs. À l'arrivée de Gilles Duceppe aux Communes en 1990, la masse critique de l'embryon bloquiste était faite de transfuges conservateurs.

Les premières années du Bloc ont été marquées par une symbiose certaine entre le groupe dirigé par Lucien Bouchard et son ancien gouvernement. Peu de temps après avoir claqué la porte du cabinet, M. Bouchard s'était même fait un point d'honneur de revenir aux Communes pour appuyer le projet de recriminalisation de l'avortement de son ex-parti.

Mais treize années ont passé depuis son départ pour Québec et si le Bloc devait être le parti d'un seul homme, ce ne serait plus Lucien Bouchard, mais bien Gilles Duceppe qui a été son premier député élu, l'a mené en campagne électorale cinq fois et l'a dirigé pendant deux fois plus longtemps que le chef-fondateur.

Avec le temps, M. Duceppe a cessé d'être le gardien du temple de Lucien Bouchard. Aujourd'hui, le discours du Bloc reflète davantage la personnalité d'un chef social-démocrate qui n'a jamais renié son credo de centre-gauche. Cette évolution bloquiste est également tout à fait dans l'air du temps.

Car, au cours des treize dernières années, les lignes de force du débat Québec-Canada se sont déplacées. La perspective d'un référendum s'est estompée. La question des arrangements internes du Canada a cédé le pas à des débats de fond sur les arrangements canadiens avec le reste de la planète.

Au terme de sa douloureuse reconfiguration, le Parti conservateur fédéral s'est radicalisé. L'ancien chef du Bloc a lui-même contribué à cette radicalisation, en vidant le mouvement conservateur canadien de l'essentiel de son aile québécoise — longtemps gardienne de sa tradition progressiste. Aujourd'hui, le PLC de Michael Ignatieff reflète davantage les valeurs dominantes de l'ancien régime progressiste-conservateur de Brian Mulroney que le gouvernement de Stephen Harper.

Du temps de Lucien Bouchard, il n'y avait pas non plus sur le terrain québécois un NPD susceptible de doubler le Bloc sur son flanc gauche. La zone de confort de Jack Layton au Québec est nettement plus large que celle de ses prédécesseurs. Il a multiplié par deux les appuis québécois de sa formation depuis son arrivée à la direction du NPD.

Surtout, l'arrivée au pouvoir de Stephen Harper a entraîné un réalignement de l'échiquier politique, en fonction d'un axe droite-gauche. Sur cet échiquier où s'affrontent deux visions de la mission sociale de l'état, Stéphane Dion et Justin Trudeau sont du même côté que Gilles Duceppe et Jack Layton. On a pu le mesurer quand Justin Trudeau est monté aux barricades médiatiques du reste du Canada au début du mois pour défendre âprement la négociation par le PLC d'un pacte de non-agression avec le Bloc.

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S'il y a rupture entre le passé et le présent du Bloc dans la signature du pacte de coalition NPD/PLC, elle n'est pas dans le terreau constitutionnel où la situe viscéralement Lucien Bouchard, mais dans le fait que le parti souverainiste a, pour la première fois, télégraphié clairement le message que, pour ce qui est de l'exercice du pouvoir fédéral, l'un des deux principaux partis fédéralistes est finalement préférable à l'autre. Ce faisant, Gilles Duceppe a pris le risque d'accélérer la réhabilitation du PLC au Québec. À terme, c'est Michael Ignatieff qui pourrait en profiter.

Néanmoins et n'en déplaise à Lucien Bouchard, tous les sondages concordent pour démontrer que, pour une forte majorité de Québécois, Gilles Duceppe n'aurait pas été à sa place ailleurs que derrière la coalition Dion-Layton.

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Chantal Hébert est columnist politique au Toronto Star.

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Cette chronique fait relâche pendant les Fêtes et sera de retour le 19 janvier 2009.

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