Le Québec épargné?

Le temps des Fêtes n'est guère propice à une revue de la situation socio-économique. En période de crise, il est vrai, le public fait preuve d'une plus grande générosité. Mais aucune guignolée ne saurait compenser plusieurs années de pénurie. La crise mondiale qui secoue aujourd'hui la finance et l'économie est sans précédent. Il n'est pas trop tôt pour s'arrêter au défi qu'elle va poser.

Déjà, quelques signes inquiètent. En Amérique du Nord comme en Europe, les médias qui dépendent de la publicité sont en grande difficulté. Au Canada, des licenciements ont commencé. La mauvaise gestion n'explique pas tout de cette dégringolade. Ni le changement dans les habitudes. D'autres symptômes, du reste, indiquent un repli généralisé.

Le monde caritatif en fournit un exemple. Centraide, il est vrai, a réussi une collecte record cet automne. Mais d'autres organisations manquent de fonds. Certaines ne tirent plus de leurs placements assez de revenus pour maintenir leurs contributions aux groupes qu'elles appuient. Et le gouvernement fédéral, responsable de la fiscalité, a été invité à réviser les exigences qu'elles doivent respecter.

À en croire un certain discours politique, la crise qui touche les États-Unis n'allait pas, cette fois, entraîner le Canada dans une grave récession. Il a pourtant fallu déchanter. L'Ontario est durement secoué par la chute du marché nord-américain de l'automobile, et l'Alberta, par l'effondrement du prix du pétrole. Récession et déficit ont donc repris la tête des préoccupations à Ottawa.

Or, par on ne sait quel miracle, le Québec, lui, échapperait au marasme général. La province ne vendra peut-être plus autant qu'avant aux Américains? Son gouvernement recevra sans doute moins de revenus de la péréquation? Pas de problème. Le chômage restera très bas malgré tout, et l'État sera capable de satisfaire tout le monde et son père.

C'est oublier que les Québécois qui paient des impôts sont les plus taxés du pays. Ils restent aussi parmi les plus endettés. Ils ne vont donc pas dépenser davantage pour garder des industries ouvertes, ni verser au gouvernement de quoi préserver son équilibre budgétaire. On cherche en vain comment la belle province pourrait alors échapper à une telle impasse.

Le Québec, il est vrai, s'est doté de programmes qui ont contribué à réduire la pauvreté, notamment chez les ménages à faibles revenus. Une période de croissance économique a permis aussi de réduire de moitié un chômage séculaire. Mais ces acquis sont fragiles. Ils reposaient non pas d'abord sur une progression des salaires, mais sur de meilleures allocations sociales. On ne va pas trouver en Europe ou au «Grand Nord», les marchés qui pourraient compenser nos pertes.

Prospérité et progrès social avaient, du reste, laissé une importante minorité de gens dans la pauvreté. C'est pour eux que l'Assemblée nationale a adopté, il y a six ans, une loi visant à les en sortir. Ces pauvres risquent maintenant de voir leur sort s'aggraver. D'autres, qui ont connu la pauvreté, craignent non sans raison d'y retomber. Et des gens à l'aise ont peur aujourd'hui pour leur emploi ou leur retraite.

Les milieux en souffrance se tournent vers les gouvernements; et les gouvernements, même les plus conservateurs, n'ont pu faire autrement que de préparer des plans d'intervention. Les moyens d'un État moderne lui donnent, il est vrai, un pouvoir qui n'est pas négligeable. Mais outre que la crise soit aussi internationale, le défi est tel que les autorités publiques ne pourront le relever à elles seules.

À Ottawa, le ministre des Finances fait appel à un comité d'experts. L'urgence commande, en effet, un examen immédiat des problèmes et des voies de solutions. On ne saurait s'en remettre à un autre «comité d'étude», encore moins à une commission d'enquête dont le rapport arriverait dans quelques années. La faiblesse du présent cabinet fédéral n'est toutefois pas de nature à rassurer le pays.

À Québec, on promet une meilleure collaboration entre le gouvernement et l'opposition. C'est la moindre des choses. Mais les mesures déjà annoncées seront-elles suffisantes? Sinon, que fera-t-on? Qui voudrait d'une solution comme celle qui a supprimé le déficit de l'État en sabrant, il y a quelques années, le personnel de la santé? Et que vaudrait, de nos jours, une concertation avec patrons et syndiqués sans égard au reste de la société?

Certes, il s'en trouve pour juger que le Québec ne sera que marginalement touché par la crise. Bombardier, dit-on, n'est pas General Motors. Il n'y a pas de sables bitumineux non plus en Mauricie. Montréal a désormais moins de banquiers à congédier que Toronto. On manque même de main-d'oeuvre dans le bâtiment. Bref, n'étant pas aussi prospère qu'ailleurs, on devrait, note un chroniqueur, «tomber de moins haut».

Dans l'hypothèse, toutefois, où la crise ne serait ni courte ni sectorielle, on voit mal comment le Québec, y compris sa classe moyenne, pourrait y échapper. Par contre, ne devrait-il pas, le cas échéant, y avoir une manière québécoise d'y faire face? Ce pourrait même être une occasion historique de changer ce qui doit l'être du «modèle québécois».

Ce modèle fait appel à la solidarité sociale, mais il fait aussi de l'État un artisan omniprésent du développement. Après des décennies de révolution tranquille, ce régime qui a bâti la société actuelle, a fait plusieurs millionnaires et créé une nouvelle classe moyenne. Mais, comme on dit, les gens mal pris n'ont pas bénéficié autant de ce «socialisme». Pareil modèle ne saurait guère servir en temps de crise.

Parmi les grandes organisations du Québec, trois en particulier ne manquent ni de ressources, ni de présence sur le territoire, ni d'expérience: l'Église, Desjardins, le mouvement syndical.

L'Église a perdu des fidèles, mais elle possède encore des biens considérables. Certains immeubles ont été convertis en centres communautaires. Mais d'autres sont encore des boulets qui entravent le clergé et ses oeuvres. On ne saurait demander ces temps-ci des subventions pour les temples alors qu'autour, des gens manquent de tout. À Bruxelles, l'Église a lancé un chantier social pour abriter les sans-logis. Quelle grande ville québécoise ne pourrait en faire autant?

Le mouvement Desjardins, fondé pour arracher les simples gens des griffes de prêteurs abusifs, est devenu une puissance financière d'importance dans tout le Québec et ailleurs au pays. Il s'est malheureusement éloigné de l'esprit coopératif en encourageant l'endettement de ses membres et en leur faisant miroiter l'enrichissement facile dans des placements à haut rendement. Des fonds ont été ainsi perdus qui auraient trouvé un emploi plus productif ailleurs. Quelle banqueroute mondiale faudra-t-il pour cesser d'imiter les banques?

Enfin, le mouvement syndical possède une marge de manoeuvre et d'influence considérable dans la négociation des salaires et des emplois. S'il a su relever les conditions de travail et de rémunération des employés les moins bien traités, il est par contre devenu, dans trop de milieux, un frein au changement et à la «redistribution de la richesse». Un virage s'impose là aussi.

Bref, une approche de temps de crise serait partout fort opportune.

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redaction@ledevoir.com

Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.

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