La mendiante du Châtelet

La station de métro Châtelet est un vrai labyrinthe. Une sorte de dédale au coeur de Paris où court une foule déchaînée à l'heure de pointe. C'est pourquoi elle est devenue le lieu de prédilection de nombreux mendiants. D'abord, il y passe beaucoup de monde. J'imagine aussi qu'on y échappe plus facilement aux rafles de la police.

Depuis une semaine, la station n'est plus tout à fait la même. Les passagers sont pourtant aussi nombreux. C'est la quêteuse au fichu qui n'est plus là. Une jeune mère qui mendiait avec sa fille de cinq ans tout près du corridor menant au quai de la ligne no 11, direction Porte des Lilas. Voilà une semaine qu'on ne la voit plus.


Il y avait plusieurs mois qu'elle mendiait, assise sur sa grande jupe tout en surveillant sa petite fille assise de l'autre côté du corridor. Chaque fois que j'empruntais ce couloir, je marchais lentement pour l'observer le plus longtemps possible.


La petite faisait évidemment comme sa mère. Elle demandait la charité devant un petit gobelet McDonald. Au début, cela me mettait mal à l'aise. Faire quêter une petite fille de cinq ans, il y avait de quoi heurter mon âme de Nord-Américain. Je ne m'y suis jamais vraiment habitué. Les gitans sont à peu près les seuls quêteux à qui je donne de l'argent. Je ne sais pas pourquoi.


Au fil des mois, j'ai eu le temps de les observer de plus près. J'ai commencé à saisir les regards que lançait la mère à sa fille, les petits gestes attentionnés, les mots glissés à l'oreille et les sourires complices. La petite ne semblait pas malheureuse. Probablement pas plus que ces voyageurs un peu zombies qui passaient devant elle sans la voir.


Avec le temps, j'ai même eu le sentiment que cette mère ne s'occupait pas si mal de sa fille. Certainement pas plus que ces parents, si nombreux à Paris, qui courent dans le métro en traînant leur progéniture comme un vieux sac de linge sale et qui leur flanquent une baffe à la première occasion.





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C'est dans le journal du lendemain que j'ai compris.


Vous savez probablement que la France a un nouveau gouvernement et un nouveau ministre de l'Intérieur, Nicolas Sarkozy. À une semaine des élections législatives, l'ancien maire de Neuilly multiplie les démonstrations de force.


Il y a deux semaines, le ministre est lui-même allé patrouiller avec les policiers pour surveiller les prostituées sur les boulevards périphériques. Quelques jours plus tard, il a participé à une descente pour démanteler un réseau de petits voleurs d'appareils électroménagers. L'opération avait été planifiée sous le gouvernement précédent. Qu'importe. Les chaînes de télévision avaient été prévenues.


La semaine dernière, la police a arrêté neuf adultes et dix-huit enfants gitans au métro Châtelet. Les enfants, qui ne parlent pas français, ont été séparés de leur mère sans autre formalité. Ils se sont retrouvés dans des foyers en attendant le jugement.


Ça n'a pas traîné. Les neuf prévenues ont été condamnées à huit mois de prison. Mais comme personne ne souhaite que ces enfants se retrouvent sans mère, elles ont bénéficié d'un sursis. Huit d'entre elles ont aussi été interdites de séjour en France pendant deux ans. Autre jugement sans conséquence puisque personne ne sait à quelle frontière reconduire ces étrangers qui, en général, n'ont pas de papiers. Je me souviens avoir un jour interviewé un tsigane qui avait un passeport émis en Roumanie. Le document portait la mention «pour personne sans citoyenneté». Le pauvre pouvait traverser les frontières mais n'avait pas de pays.





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Les ministres européens réunis hier à Rome ont cherché les moyens de freiner l'immigration illégale. Ils songent particulièrement à une police européenne des frontières qui s'occuperait d'abord des aéroports.


Les pressions de l'extrême droite y sont évidemment pour quelque chose dans ce soudain intérêt. 80 % des Européens souhaitent que la lutte contre l'immigration devienne une priorité. Personne ne voit pourtant de solutions simples à l'horizon.


Nicolas Sarkozy l'a expérimenté la semaine dernière. N'avait-il pas imaginé qu'il pourrait facilement fermer Sangatte? Ce camp, situé à deux pas du tunnel sous la Manche, accueille 1300 réfugiés qui rêvent de passer illégalement en Grande-Bretagne. Après une visite-éclair, le ministre a dû reconnaître que la fermeture était impossible. Dans l'immédiat, elle reviendrait à déverser des centaines de réfugiés sur la côte du Pas-de-Calais ou à les envoyer en Belgique. Avant que la Croix-Rouge ne construise un camp, les réfugiés campaient dans les parcs de la ville. Une fermeture jetterait d'ailleurs encore plus de sans-abri dans les mains des groupes mafieux.


Les clandestins de Sangatte sont dans un vide juridique. Ils ne peuvent ni être renvoyés vers leur pays, où ils seraient en danger, ni prétendre au statut de réfugié politique, car ils n'en font pas la demande. La France n'est pour eux qu'une étape.


Les Quinze avaient décidé, en 1999, d'harmoniser leurs politiques d'immigration. Or la suggestion est demeurée un voeu pieux. Cela aurait au moins permis de combattre le «magasinage» des clandestins qui se dirigent vers les pays les plus accueillants. Trois ans plus tard, on ne parle plus que de moyens répressifs.


Or l'action policière, même unifiée, risque de donner le même résultat que les descentes de la police française à la station de métro Châtelet.


Après avoir retrouvé leurs enfants, les mendiantes ont tout simplement regagné leur campement de fortune, en banlieue de Paris. Hier, en passant à la station République, j'ai revu la quêteuse au fichu. Elle avait changé de station. Elle était seule, sans enfants. La petite traîne probablement quelque part sur le terrain vague où elle habite. Loin des yeux de sa mère.





Christian Rioux est correspondant du Devoir à Paris.