Turbulences économiques, poche d'air politique

Le politique prend congé au Canada — il est plongé dans l'immobilisme par la transition présidentielle aux États-Unis — au moment où l'économie est frappée par le coeur de la récession, et ce, des deux côtés de la frontière. Le politique est absent au moment où l'intervention monétaire ne suffit plus. Au moment où un plan de relance prévoyant un accroissement des dépenses gouvernementales est nécessaire. Pour le timing, on repassera! Dans l'intervalle, l'aversion au risque demeure extrême chez les investisseurs, ce qui provoque des distorsions sur le marché obligataire faisant craindre une correction des titres à revenu fixe, devenus valeurs refuges pour les «triple A» d'entre eux.

Aux États-Unis, les attentes portent sur un plan de relance de 700 ou de 800 milliards de la part de l'administration Obama. De ce côté-ci de la frontière, on attend encore qu'Ottawa réalise que l'économie mondiale plonge en récession et que le Canada y est entré au quatrième trimestre. Donc, en l'absence d'un levier fiscal pour relancer l'activité économique, les banques centrales sont laissées à elles-même avec, pour principal stimulant, un allégement des taux d'intérêt.

Cette action sur le loyer de l'argent a toutefois une portée limitée et répartie dans le temps. Elle devient pratiquement stérile lorsque la confiance n'y est pas, comme c'est le cas présentement, une confiance sans cesse plus minée par une détérioration rapide du marché de l'emploi. C'est là qu'une intervention directe sur l'activité économique, à travers l'accroissement des dépenses gouvernementales et le devancement de grands chantiers, prend toute sa pertinence. Mais on ne semble pas faire cette lecture à Ottawa, qui n'a de crainte que pour les déficits budgétaires.

Cette peur ou cette aversion au risque extrême se manifeste pleinement sur le marché obligataire. «Par exemple, dans le cinq ans, on peut observer un écart de 370 points. C'est exagéré», a résumé Benoit Durocher, président d'Addenda Capital. Ce gestionnaire, spécialiste du marché obligataire et des titres à revenu fixe, donne l'exemple d'une obligation de cinq ans émise par une banque canadienne portant un taux de 6 %, alors qu'une obligation du gouvernement canadien de même échéance donne du 2,2 %. Cela illustre à la fois un marché non rationnel et un manque de liquidité pour tout ce qui n'a pas la cote «triple A».

«Pendant longtemps, je dirais une décennie, l'écart de taux était très faible. On achetait du rendement sans trop d'égard au sous-jacent, au risque de crédit. Aujourd'hui, le marché ne recherche que la sécurité, que les titres de première qualité.» Le marché va même jusqu'à se méfier des titres obligataires des provinces, dont l'écart de taux avec l'obligation de référence du gouvernement canadien s'est creusé. Autant le marché était, auparavant, complaisant face au risque, autant son degré d'intolérance face au même risque est devenu démesuré.

Les distorsions sont telles qu'aux États-Unis, par exemple, les bons du Trésor à trois mois ne rapportent plus que 0,01 %. Le rendement sur les bons du Trésor à échéance de dix ans est tombé à 2,65 %, et celui sur les bons de 30 ans, à 3,15 %. «Dans le 10 ans, nous nous dirigeons vers des bons du Trésor américain inférieurs à 2 %», soutient Martin Lefebvre, économiste principal au Mouvement Desjardins. Du jamais vu? «Au sortir de la Deuxième guerre mondiale, le bon de 10 ans du Trésor américain offrait un rendement de 1,5 %. Au Japon, le taux de 1 % a persisté longtemps.»

Mais quel investisseur peut bien vouloir s'engager pour 10 ans à 2,6 % ou pour 30 ans à 3 %? «Il faut regarder ces taux en termes réels. Il n'y a pas d'inflation, certains parlant même de déflation. Il y a cette préférence pour la sécurité du capital. Et l'absence d'alternative ou d'autres occasions pouvant rivaliser avec le marché obligataire», a énuméré Benoit Durocher. Se retrouve-t-on devant une bulle du marché obligataire? Doit-on craindre un brusque revirement de tendance, un krach des titres obligataires? «Les événements récents nous enseignent bien que tout est possible. Mais, cela étant, pour qu'il y ait un tel revirement, il faudrait qu'un arbitrage se présente, que des occasions d'investissement se présentent ailleurs, venant de la Bourse par exemple. Or, le manque de confiance et la crainte demeurent encore très élevés», a répondu le spécialiste en titres à revenu fixe.

Même réponse de la part de Martin Lefebvre. La demande demeure très élevée pour les titres obligataires de première qualité. S'ajoutent une conjoncture économique particulièrement difficile, des taux d'intérêt élevés en termes réels, et l'attente de nouveaux assouplissements monétaires.

Mais la volatilité étant ce qu'elle est... Dans les graphiques on peut observer que la faillite de Lehman Brothers a représenté un fait saillant. Une brisure est mesurée depuis, créant un manque de confiance envers les institutions financières et entre elles. Depuis le 12 septembre, le rendement des bons du Trésor américain de très court terme a perdu entre 150 et 180 points de base selon les échéances, pour tomber à près de zéro. Celui de 10 ans a perdu quelque 140 points depuis son niveau de 3,9 %. «Au cours d'une séance on a vu le bon du Trésor américain à 30 ans gagné 9 %, en une journée, alors que son rendement à l'échéance est de 3 %. Le rendement de trois années, en une séance! C'est tout dire de l'irrationalité», a illustré Benoit Durocher. «Il est vrai que nous sommes éloignés des valeurs fondamentales. Mais l'aversion au risque est présentement extrême», a-t-il rappelé.

Ce qui n'est pas sans déplaire entièrement au Trésor américain, dont les besoins de financement à combler sont énormes et devraient atteindre des records l'an prochain. Avec le plan de relance que doit proposer le président Obama et cette récession solidement installée aux États-Unis depuis décembre 2007, certains observateurs avancent pour les États-Unis une cible de déficit budgétaire de... 1000 milliards.

Récemment, le département du Trésor estimait les besoins de financement du gouvernement américain à 550 milliards $US au cours du présent trimestre. Ils atteindront 368 milliards au premier trimestre 2009. Pour l'ensemble de 2009, les besoins devraient représenter 1400 milliards uniquement pour le gouvernement américain et ses agences. Du jamais vu!

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