La cage aux fous

Délire, le mot n'est pas trop fort. Sous l'effet conjugué de la bêtise gouvernementale et de l'envie fiévreuse du pouvoir des partis d'opposition, nous voilà donc plongés dans une tourmente politique où la déraison a pris le pas sur toute autre considération. Les ennemis irréductibles d'hier, après des tractations aucunement spontanées, se sont tombés dans les bras, les uns des autres, et tu deviens premier ministre et je me retrouve ministre et l'on gouverne avec ta bénédiction souverainiste et exit le psycho rigide et sa bande de droitistes.

Stéphane Dion, le perdant déchu de son parti, réapparaît sous la poussée des frères ennemis, dont on connaît la haine séculaire. Ils n'ont pas cédé d'un pouce, démontrant ainsi leur incapacité à se coalitionner eux-mêmes tout libéraux qu'ils soient. Stéphane en a perdu son reste de sang-froid et sa cassette se visualisant P.M. du Canada, son front ceint de fleurons glorieux du pouvoir à portée de main. À la Chambre des communes, face au premier ministre élu et pas encore éjecté, la voix étranglée par l'émotion, les nerfs à vif, il criera qu'il a donné sa vie pour son pays alors que personne n'a jamais su qu'il avait un jour été placé le dos au mur devant un peloton d'exécution.

L'acolyte de gauche Jack Layton, trépidant d'impatience à l'idée de se retrouver ministre senior de ce cabinet de salut public, triomphe et entend déjà les rumeurs sourdes du grand soir et les piaillements des colombes des matins qui chantent. Tel un père Noël, sa poche de milliards sur l'épaule, il attend l'heure de la distribution illimitée des subventions et autres investissements pour redémarrer l'économie de marché.

Gilles Duceppe se retrouve métamorphosé en sauveur de la nation et heureux en apparence de l'être même si le sauvetage dont il est la pierre d'ancrage souffre d'une faille, à savoir que M. Duceppe s'est trompé de nation. À moins que sa longue présence à Ottawa ne l'amène à conclure que la nation québécoise dont il est selon lui l'incarnation règne d'un océan à l'autre. Sans doute ne se souvient-il plus de la devise inscrite sur les plaques minéralogiques du Québec.

Stephen Harper, malgré son apparence lisse, sans relief, révèle une personnalité incandescente attirée par la pensée magique. Celui qui ne voulait plus gouverner en minoritaire s'est retrouvé, rebelote, dans la même situation et n'a rien trouvé mieux que de s'installer dans le faire semblant. De là ces mesures, telle l'abolition du financement des partis politiques, qui à la manière des lance-flammes ont fait sauter la baraque et disjoncter les neurones de ses adversaires. Comme quoi Harper le froid peut pratiquer la politique de la terre brûlée.

Pendant que la cage éclatait sous la pression et que le toit de la Chambre des communes se fissurait, la chef de l'État, en l'occurrence la gouverneure générale, transmettait à des publics attentifs de l'Europe centrale les messages de paix, de bien, de bonté, attendant jusqu'à la dernière limite de la décence politique pour remettre les pieds sur le sol tremblant de son pays au bord de l'hystérie. Encore sous le coup du décalage horaire, ayant perdu la notion du temps, elle a pris deux heures et demie pour consentir à la prorogation de la session parlementaire, une affaire qui se fait en criant castor habituellement. L'ex-animatrice de télé a, selon toute vraisemblance, jonglé avec l'idée de décider seule, en sa conscience de non-élue, de l'avenir politique de son pays d'adoption. En coup de vent dans les heures qui ont suivi son retour, des constitutionnalistes aux avis aussi partagés que ceux des non-instruits s'étaient empressés de lui donner des cours accélérés de rattrapage en droit pendant que des membres de la coalition lui roucoulaient à l'oreille d'autres propos plus tentants donc plus «progressistes» que ceux du premier ministre, qui n'est pas celui qui l'a nommée mais qui pourrait être celui qui lui retire sa couronne.

Tout ce beau monde pourra donc manger de la dinde sans perdre la face. Mais sous la feuille de gui, en s'apprêtant à s'embrasser pour traverser la nouvelle année, certains coalisés, libéraux avant tout, hésiteront à franchir le cap en songeant subrepticement à Stéphane Dion, qui après avoir donné sa vie pour le Canada est prêt à vendre son corps aux souverainistes transformés en tremplin vers son Everest à lui, le Sussex Drive à Ottawa, où il ne pourra de toute façon séjourner que peu de temps puisque l'oxygène politique lui manquera tout autant que sur le sommet mythique de l'Himalaya.

Depuis une semaine, il faut croire que les piranhas, la mouche tsé-tsé et le curare ont envahi le parlement et, par effet de contagion, le pays d'une mare à l'autre. Il faut en effet avoir perdu le nord pour que l'on se retrouve dans cet état mental collectif. Oui, Stephen Harper a ouvert le feu, mais la réaction de l'opposition improvisant cette entente contre nature des deux partis nationaux fédéralistes avec le parti régional souverainiste pour renvoyer Harper là où on le souhaite, c'est-à-dire sur les banquettes où ils piaffent eux-mêmes, conforte les cyniques et les désabusés.

Pendant ce temps, le Québec votera lundi et l'on verra alors si la folie d'Ottawa aura venté sur les bords du Saint-Laurent.

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