Le devoir de platitude

En avril 2004, à l'issue d'une entrevue au Soleil dont le contenu avait semblé particulièrement mince, Jean Charest avait déclaré, comme pour s'en excuser: «C'est mon job d'être plate.» Le chef libéral peut certainement se féliciter de d'être acquitté de son devoir de platitude avec autant d'application au cours du dernier mois. Depuis un bon demi-siècle, aucune campagne électorale au Québec n'aura suscité aussi peu d'intérêt.

M. Charest n'a pas seulement été plate. Il a aussi été chanceux. Au lendemain de sa performance très moyenne au débat des chefs, la campagne aurait pu prendre une autre tournure, mais la crise parlementaire à Ottawa est venue occuper la totalité de l'espace médiatique.

Dans la balance, cette démonstration des inconvénients d'un gouvernement minoritaire a sans doute pesé plus lourd que le «Quebec bashing» auquel on a assisté au cours des derniers jours, et auquel M. Charest a réagi bien tardivement.

À en croire les résultats du sondage CROP réalisé entre le 28 novembre et le 3 décembre, qui accorde 16 points d'avance au PLQ, force est de constater que la stratégie de la platitude était la bonne, même si rien ne justifiait objectivement un appel aux urnes cet automne.

En réalité, c'est au cours des 15 derniers mois que Jean Charest a gagné ses élections, en réussissant à faire oublier le personnage détestable du premier mandat et en redorant la marque de commerce économique du PLQ. Dans la mesure où la population était généralement satisfaite du gouvernement et n'éprouvait donc pas le besoin d'en changer, il aurait fallu une performance désastreuse de M. Charest pour la faire changer d'idée.

Il n'a même pas eu besoin d'imposer le thème de l'économie, qui s'est plutôt imposer de lui-même. Les Québécois ne pouvaient pas échapper au climat d'inquiétude qui règne sur l'ensemble de la planète. Tout le reste allait inévitablement devenir assez secondaire. M. Charest a simplement le mérite d'avoir su garder le cap, sans se laisser distraire par les inévitables incidents de parcours.

Bien sûr, il a été d'un opportunisme enrageant, mais la politique est précisément l'art de profiter des circonstances. Depuis Maurice Duplessis, aucun chef de parti au Québec n'a réussi à obtenir trois mandats d'affilée, même si M. Charest a été passablement écourté son deuxième.

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Dans l'état où était le PQ après le départ d'André Boisclair, Pauline Marois pouvait difficilement espérer mieux que l'opposition officielle. Toute la question était de savoir si sa performance et les résultats des élections seraient suffisants pour que les militants péquistes lui accordent une deuxième chance.

Dans l'entourage de Mme Marois, on dit douter de l'exactitude du sondage CROP, mais les sondages ont généralement tendance à surestimer le vote péquiste, plutôt que l'inverse. Un résultat inférieur à 30 % serait catastrophique. Cela signifierait qu'il n'y a eu aucun progrès depuis le départ d'André Boisclair. Même à 33 %, Bernard Landry n'a pas été capable de survivre plus de deux ans. De toute manière le PQ étant ce qu'il est, Mme Marois peut être certaine d'être contestée sous prétexte de tiédeur souverainiste.

Malgré un passage difficile durant la deuxième semaine, quand elle s'est empêtrée dans la question des mises à la retraite de 1997, elle a pourtant mené une bonne campagne dans les circonstances, surtout après le débat des chefs, qu'elle a remporté.

Il est vrai qu'on avait dit la même chose de son prédécesseur. M. Boisclair faisait cependant face à un gouvernement qui avait atteint des sommets d'impopularité au cours des années précédentes. La tâche de Mme Marois était plus beaucoup plus difficile. Non seulement elle n'a aucune des graves lacunes personnelles qui avaient disqualifié M. Boisclair, mais cette première expérience d'une campagne en qualité de chef lui donnera peut-être ce qui lui manquait le plus: la confiance en elle.

On ne peut jurer de rien, mais il y a de bonnes chances que celle ou celui qui sera chef du PQ lors des prochaines élections devienne le prochain premier ministre, ce qui ne manquera pas d'attiser les convoitises. M. Charest a semblé très embarrassé hier, quand on lui a fait remarquer que plusieurs au Canada anglais rêvent de le voir effectuer un retour sur la scène fédérale.

Un autre pourrait-il faire mieux que Mme Marois? Immanquablement, les yeux vont se tourner vers Ottawa. Après sa malheureuse tentative de mai 2007, tout le monde sait que le poste intéresse Gilles Duceppe, mais, si besoin était, les événements des derniers jours ont démontré à quel point sa présence à la Chambre des communes est précieuse, aussi bien pour le mouvement souverainiste que pour le Québec tout entier.

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On voit mal comment Mario Dumont pourra se remettre de la raclée qui s'annonce. Il serait même très étonnant que l'ADQ réussisse à conserver son statut de parti officiellement reconnu à l'Assemblée nationale et les ressources qui y sont rattachées. Après être passé si près du but, M. Dumont n'acceptera certainement pas de retourner à la solitude de ses premières années, et il est douteux que son parti puisse lui survivre.

La disparition de l'ADQ serait néanmoins une perte pour le Québec. Elle a été très utile dans son rôle de laboratoire d'idées, même si certaines pouvaient paraître farfelues. Sa remise en question du modèle québécois aura au moins forcé à réfléchir aux raisons de le préserver et surtout aux moyens de l'adapter aux nouvelles réalités.

On peut très bien être en désaccord avec le programme de l'ADQ. Au fil des ans, il est néanmoins devenu un tout cohérent, dont la clarté contraste souvent avec le vague de la plate-forme des «vieux partis».

En réalité, ce n'est tant son programme qui aura conduit l'ADQ à sa perte, mais plutôt le discours trop souvent irréfléchi de son chef et l'inexpérience criante de son équipe, qui ont démontré qu'ils n'avaient tout simplement pas la compétence requise.

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