Essais québécois - Éloge de la science politique

Le département de science politique de l'Université de Montréal a 50 ans cette année. Pour souligner cet anniversaire, les professeurs qui y enseignent ont eu la bonne idée de publier un ouvrage illustrant la pertinence de leurs travaux: 27 d'entre eux ont donc accepté «le défi d'être clairs et concis» en identifiant «la grande question de recherche» qui les anime et la réponse qu'ils proposent. Instructif et délicieux, La Politique en questions, l'ouvrage collectif qui résulte de cet exercice, ravira tous ceux que la chose publique intéresse. Ce devrait être tout le monde. «La politique est, avec la morale, au coeur des choix individuels et collectifs et influence les décisions qui, quotidiennement, ont un impact sur nos vies, insiste le comité de rédaction. Que sont la justice et les lois sinon un mélange ingénieux de valeurs et de pouvoir? Puisqu'on n'y échappe pas, aussi bien s'en occuper.» On ne saurait mieux dire.

Pourquoi, demande par exemple André Blais, voter? Au fond, «mon vote ne peut faire la différence que si le candidat que j'appuie est élu alors qu'il aurait perdu si je n'avais pas voté». La probabilité d'une telle situation, d'après le politologue, serait de «une chance sur 25 000». Est-ce parce qu'ils se font ce raisonnement que des milliers d'électeurs s'abstiennent? Il semble que non. En général, les individus les plus scolarisés, et donc les plus susceptibles de s'adonner à ce type de réflexion, votent plus que ceux qui le sont moins. L'abstentionnisme serait surtout attribuable à un désintérêt à l'égard de la politique.

Même en étant conscients du peu de poids de leur vote individuel, la plupart des gens continuent de voter, selon Blais, pour trois raisons: c'est facile, ils ont des préférences et, surtout, ils conçoivent le vote comme un devoir moral. Voter serait, en effet, «une occasion (peu coûteuse) pour plusieurs d'entre nous d'affirmer notre appartenance à la collectivité et notre foi en la démocratie». D'ailleurs, l'actuel déclin des taux de participation électorale pourrait s'expliquer par le fait «que dans une période où les gens sont moins portés à la déférence, la notion du devoir citoyen a moins de prise».

Inspirée par la théorie de l'individualisme rationnel (ou méthodologique), cette stimulante démonstration, qui conclut presque à l'irrationalité du geste, me semble toutefois faire l'impasse sur une autre forme de rationalité. Dans une perspective kantienne, notamment, je dois vouloir que mon action soit universalisable. Aussi, je me ferai la réflexion que si tous, particulièrement mes alliés idéologiques, faisaient comme moi et, par exemple, ne votaient pas, l'effet sur le résultat serait évident. Donc, moralement, et par conséquent rationnellement, je décide de voter en étant convaincu de l'effet du vote. L'argumentation de Blais, toutefois, et c'est son mérite, me force à encore plus de lucidité.

Pouvoir des urnes, pouvoir de la rue

Pascale Dufour, elle, constate que, dans les démocraties du Nord, «le recours à la manifestation a augmenté de façon substantielle depuis le milieu des années 1980» et se demande si cela signifie un «passage du pouvoir des urnes au pouvoir de la rue». Dans une logique représentative, le citoyen-électeur, entre deux élections, devrait laisser le pouvoir à son député ou, à la limite, à des groupes d'intérêts officiels. C'est d'ailleurs ce qui fait dire à certains que l'action manifestante, en contestant ce modèle, peut constituer un déni de démocratie.

Dufour rejette cette interprétation. Selon elle, «les citoyens-électeurs et les citoyens-manifestants [étant] souvent les mêmes», il est inexact de prétendre que les seconds entravent l'expression démocratique des premiers. La manifestation, de nos jours, n'est pas tant «une forme radicale d'action politique» qu'une «stratégie d'expression de revendications utilisée, en grande partie, par ces mêmes citoyens-électeurs qui, en plus d'utiliser le pouvoir des urnes, utilisent de temps en temps le pouvoir de la rue». Il s'agit moins d'une «source directe de pouvoir» que d'une prise de parole citoyenne, parfaitement légitime en démocratie. Quelqu'un pourrait-il le faire savoir aux André Pratte, Mario Roy et Benoît Aubin de ce monde?

Les mêmes, d'ailleurs, et tous les autres, devraient lire la brillante analyse de Jean-Philippe Thérien, qui présente le clivage gauche-droite comme «un sous-produit de la démocratie», le débat «le plus tenace et le plus fondamental de tous», «un raccourci analytique à nul autre comparable pour saisir l'attitude des citoyens face à une foule d'enjeux politiques». Thérien montre que même le champ des relations internationales peut être analysé à partir de ce clivage.

En matière de développement, par exemple, s'opposent l'approche libérale du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale et l'approche social-démocrate de l'ONU et des ONG. La droite chante la mondialisation et les réformes libérales dans les pays du Sud, alors que la gauche insiste sur la montée des inégalités et la nécessité pour les pays du Nord de tenir leurs promesses. La droite combat le terrorisme par la force, alors que la gauche veut s'attaquer à ses causes économiques et sociales. La droite juge que les environnementalistes exagèrent et veut bien être verte, mais à condition de ne pas nuire à la croissance économique. La gauche, elle, considère la protection de l'environnement comme «une urgence absolue pour l'avenir de l'humanité». «Aucun autre clivage social, insiste Thérien, ne paraît être porteur d'une force explicative aussi grande pour rendre compte des divergences d'attitudes face à l'international».

Pour comprendre pourquoi «la bureaucratie est indispensable à la démocratie» (Denis Saint-Martin), pourquoi les «girouettes» politiques ont parfois raison (Éric Montpetit), les tenants et aboutissants de la publicité négative (Denis Monière) et de la démocratie participative (Laurence Bherer), la place de l'argent en politique (Martial Foucault) et une foule d'autres enjeux tout aussi fascinants, pour en finir avec une inculture politique qui fausse le débat public, cet ouvrage est un impératif.

Il devrait d'ailleurs servir d'exemple dans le monde universitaire. «La science politique, nous disent les politologues de l'Université de Montréal, n'est pas [...] une discipline abstraite réservée à une élite, mais plutôt [...] une approche qui sert à interpréter les réalités diverses et complexes, parfois légères mais souvent tragiques, du monde.» Tous les savants du Québec devraient pouvoir en dire autant de leur discipline et nous le démontrer d'aussi belle façon.

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La politique en questions

Les professeurs de science politique de l'Université de Montréal

Presses de l'Université de Montréal

Montréal, 2008, 264 pages

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