En aparté - Broyer du noir

Quelques jours passés à Mexico, dans les environs du parc de Chapultepec, à marcher au hasard de rues grouillantes et sonores dont les noms seuls suffisent déjà à me faire rêver: Tolstoï, Poe, Hugo, Dumas, Homère, Dickens, Milton, Leibtniz, Goethe, Michelet, Ibsen... Même sur ce bitume bouillant, la littérature arrive à tracer son chemin.

D'une rue à l'autre de ce quartier, on a vite l'impression que la vieille Mexico s'est tissée, depuis les origines aztèques de Tenochtitlan, à même toutes les histoires du monde, selon des assemblages disparates qui relèvent souvent du surréalisme. Darwin se promène volontiers ici au bras de Don Quichotte. Tout semble se tenir, même l'invraisemblable.

Mexico a tout naturellement beaucoup fait rêver Antonin Artaud, André Breton, ou même Alan Glass, ce peintre-sculpteur québécois, exilé là-bas depuis des dé-cennies, à qui le grand Musée d'art moderne, situé dans le parc Chapultepec, rend d'ailleurs ces jours-ci un hommage appuyé.

Il y a beaucoup de rêves dans les rues de Mexico. Et les rêves, ici, ne semblent pas mourir.

De retour à Montréal, à l'aéroport, ce sont d'abord les photos-montages habiles de Guy Glorieux, accrochées le long d'un interminable corridor, qui vous accueillent. Parlant de photos, il faudrait en prendre une, un jour prochain, de la file d'attente qui serpente devant les douaniers de cet aéroport. Une dizaine de rangées au moins. Quatre-vingts personnes par rangée au minimum, qui attendent patiemment, comme des moutons, que sept ou huit fonctionnaires les laissent enfin passer, après souvent une heure d'attente interminable: ce serait là une bien jolie photo documentaire de notre vie moderne en commun.

Une fois que vous êtes enfin sorti de là, la première affiche qui vous tombe sous les yeux proclame ceci: «L'économie d'abord». Est-ce le programme de l'aéroport de Montréal? Mais non. Plutôt les mots qui dominent une campagne électorale qui ne vole pas haut.

Retour à Montréal donc. Saint-André, Saint-Joseph, Saint-Urbain, Saint-Antoine, Saint-Gabriel, Saint-Laurent, Saint-Paul, Sainte-Catherine, Saint-Denis, Saint-Jacques. La radio annonce que Stéphane Dion pourrait devenir premier ministre. Le surréalisme n'a pas élu domicile seulement à Mexico, il faut croire. Ces jours-ci, on sent que toute la vie politique canadienne pourrait, Gros-Jean comme devant, se tailler une belle place dans une anthologie moderne de l'humour noir.

C'est à Verdun, dont le nom provient du premier concessionnaire des lieux en 1670 — un homme né à Saverdun en France —, que les choix électoraux pour l'élection du 8 décembre me semblent les plus joliment portés par la figure des heureux candidats. Grâce aux affiches électorales qui ajoutent à la laideur des poteaux de téléphone, on apprend que le candidat de Mario Dumont, peu suspect d'être de gauche, se nomme Moscou; celui du Parti vert est un certain Beausoleil; et l'astre électoral du Parti québécois s'appelle Langlais. Tout ce beau monde, aux patronymes bien de circonstance, s'oppose au candidat libéral sortant, Henri-François Gautrin, un ancien chef des néo-démocrates. De néo-démocrate à libéral donc, tout comme Bob Rae, mais en plus local. Le principe reste le même: peu importe désormais les revirements de veste, puisque la tendance générale de notre époque est à «l'économie d'abord». Nous voilà donc tous en voie d'enfourcher ce gros animal politique de l'économie apprêté à toutes les sauces, une bête qui donne l'impression, en définitive, qu'on nous prend pour des jambons.

Faut-il vous dire que l'envie d'aller voter ne m'est pas exactement revenue en rentrant à Montréal? J'avais surtout hâte de replonger dans la lecture du dernier livre de l'historien Michel Pastourneau: Noir, histoire d'une couleur.

Il y a longtemps que Pastourneau plaide pour une histoire européenne des couleurs. Ses travaux, qui relèvent d'une grande érudition, sont souvent passionnants et de lecture fort agréable, sans pour autant convaincre tout à fait de la solidité d'une telle histoire. Mais avec Noir, histoire d'une couleur (Éditions du Seuil) Pastourneau s'avère vraiment renversant. Que signifient les ténèbres, l'anarchisme, le cinéma, la photographie et la peinture sans qu'on réfléchisse d'abord sur l'univers du noir, cette couleur qui absorbe toutes les autres? Pourquoi lit-on grâce à de l'encre noire plutôt que rouge, bleue ou verte? La peau noire, vraiment? Et l'association de la mort avec cette couleur, pourquoi? Ces questions, et bien d'autres, Pastourneau les traite avec une érudition brillante qui fait de son nouveau livre un pur délice de lecture.

Est-ce simplement parce que mes pupilles sont trop dilatées par le soleil du Mexique que je vois tout en noir depuis ce retour au pays natal?

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