La petite chronique - La douceur des choses

«Dans Arle, où sont les Aliscams...» Qui lit le poème qui commence ainsi et n'en est pas charmé ne connaît rien à la littérature. Pourtant, Paul-Jean Toulet, qui en est l'auteur, est un presque inconnu. Aussi la biographie que lui consacre Frédéric Martinez est-elle plus que bienvenue.

Ayant pour titre Prends garde à la douceur des choses, cette «vie en morceaux» nous fait entrer dans l'intimité d'un fils à papa, d'un opiomane, d'un amateur de femmes et, c'est ce qui nous intéresse, d'un magicien du mot.

Né à Pau, il chantera les charmes du Béarn. Quelques années plus tard, l'île Maurice lui servira de paradis. Études non achevées, timides essais pour entrer dans le monde des lettres. Toulet devient une figure du Paris 1900. Ami de Curnonsky, il tâte du journalisme, fréquente Alphonse Allais, écrit des livres qu'il ne signe pas et devient même le nègre de Willy, se ruine la santé en buvant et en recourant à l'opium.

Serions-nous à ce point attiré par son destin s'il n'était l'un des plus délicieux poètes de la langue française? Pas sûr. Il a écrit des romans à l'écriture précise qui méritent d'être lus même s'ils sont parfois empreints d'une inquiétante misogynie et d'un antisémitisme gênant. Mon amie Nane et La Jeune Fille verte sont des romans écrits allègrement et pourtant finement ciselés. Il n'empêche que, si on relit Toulet, c'est surtout à cause de ses Contrerimes, qui constituent l'essence de son oeuvre. Rarement la langue française a-t-elle chanté avec tant de légèreté, une légèreté dans laquelle, au reste, la tristesse et la profondeur ont leur juste place.

Maintenant que les Îuvres complètes de Toulet dans la collection «Bouquins» sont indisponibles, courez vous procurer Les Contrerimes. Vous ne le regretterez pas.

Si l'essai de Frédéric Martinez, tout solidement documenté qu'il est, prend parfois l'allure d'un témoignage d'admiration, le Barbey d'Aurevilly de Michel Lécureur est une biographie plus traditionnelle.

On peut en discuter, mais pour moi la figure de Toulet paraît plus énigmatique que celle du «connétable des lettres». Le Normand, dont on s'est longtemps demandé s'il pouvait justement revendiquer des origines de noblesse, n'a certes pas connu auprès des femmes les succès que Toulet a accumulés.

À vrai dire, bon nombre de ses attitudes prêtent à sourire. Son insistance à faire figure de dandy, dépensier à la façon de Toulet, la pose de tombeur qu'il affectionne alors que la fréquentation assidue des lieux où l'on boit est nettement plus probante, tout cela nous le rend moins fascinant. Alors que Toulet paraît glisser sur les événements, Barbey s'appesantit.

Il faut dire qu'il n'est pas plus heureux en amour qu'en littérature. Il peine à faire éditer ses romans, il va d'un journal à l'autre, tantôt royaliste tantôt républicain. Trop indépendant pour se joindre à un parti, il a toujours rêvé de faire de la politique. Il aurait aimé être riche et dépenser sans compter. S'il aime Balzac, s'il a une tendresse pour Stendhal, il attaque Flaubert. Avec Une vieille maîtresse, il mécontente les catholiques, lui dont le maître à penser est Joseph de Maistre.

Il y a beaucoup à apprendre dans cette biographie fouillée, remplie de détails inédits ou non, sur ce qu'était le Paris des journaux et de l'édition au XIXe siècle.

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Collaborateur du Devoir

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Prends garde à la douceur des choses

Frédéric Martinez

Tallandier

Paris, 2008, 350 pages

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Les Contrerimes suivies de Nouvelles Contrerimes

Paul-Jean Toulet

GF Flammarion

Paris, 2008, 285 pages

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Barbey D'Aurevilly, le sagittaire

Michel Lécureur

Fayard

Paris, 2008, 523 pages

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