L'avidité du monde

Il y a des matins qu'on ne sait pas trop par quel bout prendre, tellement tout ce qui arrive, livres, actualité, semble soudain se confondre en un seul et même vaste Problème. On se surprend alors à trouver à l'immigrant haïtien piétiné à mort aux portes du Wal-Mart, et aux 150 millions d'oiseaux migrateurs qui seront sacrifiés aux ambitions pétrolières des potentats albertains, un petit air de parenté. Fuligule à tête rouge contre redneck: encore une bataille inégale. Et se comparer ne console pas toujours. Les États-Uniens ont sagement renvoyé à sa Frontière une Sarah «Drill'er» Palin et son robuste optimisme taillé à la hache et à coups de .300 Magnum. Ici, nous sommes pris avec le vassal à peine mieux dégrossi des barons de Calgary.

Pendant que Barack Obama compose sa coalition de temps de crise selon un principe d'inclusion paraissant faire fi des vieilles rivalités idéologiques, au nord du 45e parallèle la simple idée d'une alliance d'intérêt national qui pourrait pencher à gauche semble donner des boutons à nos cow-boys de la toundra, comme si les hydrocarbures poly-aromatiques qu'ils consomment avec leur eau potable n'allait pas leur causer assez d'ennuis de santé comme ça.

Il y a deux manières d'envisager la solide veine catastrophiste qui colore en ce moment les «produits» de l'industrie de l'info-spectacle: 1) l'humanité a toujours aimé jouer à se faire peur; la preuve, déjà à Londres, au XIXe siècle, bla-bla-bla; 2) les mauvaises nouvelles disparaissent à mesure que leur potentiel médiatique faiblit et que l'industrie qui les génère passe à autre chose, mais la réalité qu'elles décrivent, elle, demeure. Ainsi, comme le rappelait récemment Louis-Gilles Francoeur, ce n'est pas parce que nous avons cessé de parler des pluies acides que le problème n'existe plus. Usé par quelques années passées sous le feu des projecteurs, le thème a simplement été tassé par de plus gros joueurs, Surpêche et Déforestation, eux-mêmes éventuellement écrasés dans la bande par ce véritable goon des mauvaises nouvelles qu'est Réchauffement climatique. D'une manière symptomatique, aujourd'hui, ce n'est plus notre petit lac à truites du nord de Mont-Laurier qui est menacé d'acidification, mais ultimement l'océan tout entier. Et nous avons perdu le droit à l'innocence, celui de penser, devant l'immensité de la mer: impossible, puisque la fantomatique morue atlantique et l'immense banc de matière plastique à la dérive dans le sud-ouest du Pacifique sont là pour nous rappeler que plus aucun recoin de la planète bleue n'est désormais à l'abri de nos vigoureux appétits.

Que faire? Pour commencer, on pourrait tenter d'en finir avec l'hypocrisie congénitale du mythe écologique par excellence, celui des générations futures. Oui, assez d'abstraction, quand la pollution par le bruit, par les produits au rabais chez Canadian Tire et par la bêtise humaine en général, c'est aux portes de la vie quotidienne qu'elle frappe. Faites comme moi, balancez-vous comme de l'an 40 du sort des générations futures et commencez plutôt à vous demander: pourquoi ne pas essayer de rendre le monde plus vivable dès maintenant? Réponse: parce que moi, j'ai ma liste de cadeaux de Noël à budgétiser et, de toute façon, les générations futures vont s'en occuper. Elles vont si bien s'en occuper que les descendants de la future génération que, en ce moment même, vous êtes à engendrer organiseront probablement un éco-tribunal de Nuremberg pour juger la conduite criminelle de ceux d'entre nous à qui la science aura permis d'atteindre l'âge de Mathusalem.

L'autre jour, je suis allé m'acheter des bobettes chez Sears. La caissière a examiné un des articles et m'a informé que le «spécial deux pour un» ne s'appliquait pas à celui-là. Je n'avais qu'à aller remettre l'article en place et à choisir deux autres paires pour le prix d'une. Mais je venais déjà de passer vingt minutes devant ce foutu rayon des bobettes et j'avais l'impression d'avoir étudié toutes les combinaisons possibles. Deux des sous-vêtements qui se trouvaient sur le comptoir tombaient déjà sous le coup de la réduction. J'étais fatigué. L'idée de retraverser tout le magasin pour me replonger dans l'indécision et la palpation de marchandises me rebutait profondément. Et j'ai dit: «Non. Je vais prendre celles-ci.» La dame m'a regardé d'une drôle de façon. Je pouvais entendre la petite machine à calculer dans sa tête. Même que moi aussi j'étais un peu gêné. J'avais perdu quelques dollars par ma propre faute. Au rayon des bobettes, lever le nez sur la carotte... Mais quel âne!

Une sorte de Jean Lemire du XIXe siècle

Cinq heures du matin. Pendant que, aux États, le jeune Damour, qui est noir mais ne se considère pas comme un esclave parce qu'il a le droit de vote, se fait passer dessus par 2000 amateurs d'aubaines, je lis, assis à la grosse table de chêne qui me suit depuis la rue Parthenais, le Journal de voyage dans l'Arctique de John Muir. Muir (1838-1914) est une sorte de Jean Lemire de la fin du XIXe siècle. Il ne fait pas d'aussi belles métaphores que le chroniqueur de La Presse, mais sa puissance descriptive est considérable. John Muir est aussi le père du Sierra Club. Glaciologue autodidacte, il fut un de ces grands naturalistes d'avant l'ère de l'hyper-spécialisation, un de ces esprits aristotéliciens frottés de grec et de latin, de chimie, de botanique et de géologie, qui parcouraient, l'herbier au dos, les régions sauvages à une époque où subissaient des territoires à explorer, où la complexité des liens tissant le monde vivant restait à dévoiler.

Moins connue, ici, que celle de l'expédition Franklin, la tragédie de la Jeannette défraya, autour de 1881, la chronique de San Francisco et d'ailleurs. Le navire parti explorer les eaux circumpolaires était porté disparu dans la mer de Behring. Les bâtiments qui, comme les baleiniers qui écument déjà ces parages, s'aventurent près du pack (la banquise morcelée et mouvante) qui ceinture la mystérieuse Terre de Wrangel, sont parfois broyés entre les glaces. Et tant qu'à monter une expédition de secours, autant prendre à bord un ou deux naturalistes. Muir sera du voyage du Corwin.

Son récit, d'abord paru en 1917, mélange les lettres qu'il expédiait à un quotidien de San Francisco et des extraits de son journal de bord. Un gênant problème de notes en bas de page, dans la présente édition chez Corti, n'empêche pas cette lecture d'être aussi instructive que passionnante, un absolu incontournable pour l'amoureux du Nord et de ses épopées. Autant que chez Thoreau, on voit poindre chez Muir le début de cette sensibilité qui caractérise aujourd'hui le regard (les actes, c'est autre chose) de l'homme moderne sur la nature sauvage. On a l'impression qu'à travers lui les sciences naturelles, au moins en ce qui concerne les êtres à plume et à poil, émergent peu à peu de leurs réflexes de collectionneur et d'une méthode, disons, muséale (celle d'un Audubon récoltant ses spécimens à coups de fusil) pour embrasser le vivant. Et la raison de ce changement, évidente, tient dans la profonde empathie avec laquelle Muir observe le massacre qui fait déjà rage autour de lui. 1881: les baleines se font plus rares. Les morses se laissent stupidement bastonner. Le calvaire des ours polaires, canardés à bout portant par une meute humaine excitée, ne fait que commencer. Nous sommes les générations futures de John Muir.

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Collaborateur du Devoir

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Journal de bord dans l'Arctique

John Muir

Traduit par André Fayot

José Corti

Paris, 2008

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