Rire et mourir chez Woody Allen

Ewan McGregor et Colin Farrel font partie de la distribution de l’avant-dernier film de Woody Allen, Cassandra’s Dream.
Photo: Ewan McGregor et Colin Farrel font partie de la distribution de l’avant-dernier film de Woody Allen, Cassandra’s Dream.

Je dois me rendre à l'évidence. Dans cette tribune, je vous parle plus souvent de Woody Allen que de n'importe quel autre cinéaste. La raison? Le cinéaste d'Annie Hall et de Hannah and Her Sisters est le pilier fondateur de ma cinéphilie, avec quelques autres tels François Truffaut, Ingmar Bergman et Sydney Pollack. J'étais encore adolescent que Woody Allen, même dans ses comédies les plus folles, comme Sleeper et Love and Death, parlait déjà à l'adulte que j'allais devenir. Il le pressentait. En outre, le chemin de mon ventre, siège du rire, passe par le cérébral; et personne n'en connaît mieux le chemin que lui. J'ai beau reconnaître, comme Allen d'ailleurs, les limites de Scoop, un opus modeste, sa présence dans l'image et les one-liners désopilants que débite le magicien ringuard qu'il incarne rendent le film irrésistible à mes yeux.

Woody Allen n'apparaît pas dans Cassandra's Dream, son avant-dernier film (Vicky Cristina Barcelona étant plus récent), qu'on croyait passé à la trappe en raison des difficultés du distributeur Christal Films, qui en détenait les droits. Il a depuis atterri dans le giron des Films Séville qui, grâce aux efforts concertés de l'Association québécoise des critiques de cinéma (AQCC) et du Cinéma du Parc, le mettent dès aujourd'hui à l'affiche dans cet établissement, dans une version sous-titrée en français.

Véritable variation sur le thème de Crime et Châtiment, Cassandra's Dream découle naturellement de Match Point, un drame qui fut lui aussi tourné en Angleterre, et de Crimes and Misdemeanors, film marquant dans l'oeuvre allenienne. Deux frères ambitieux, l'un criblé de dettes de jeu (Colin Farrell), l'autre désireux de s'enrichir dans l'immobilier (Ewan McGregor), signent un pacte avec un oncle millionnaire (Tom Wilkinson) qui, en échange de son soutien financier, leur demande de tuer un ancien partenaire d'affaires qui s'apprête à témoigner contre lui dans une enquête sur le blanchiment d'argent.

Meurtre il y aura, et comme toujours chez Woody Allen, celui-ci se déroulera sous une avalanche de notes de musique, l'objectif pudique de la caméra tourné vers l'ailleurs plutôt que vers la scène en question. À l'origine, Allen avait pourtant imaginé la tourner autrement, et de front, sur la jetée illuminée de Brighton, avant de rebrousser chemin et de laisser sa propre nature prendre le dessus. C'est ce qu'il raconte à son biographe et complice Eric Lax, dont les nombreuses conversations, échelonnées sur 35 ans (1971-2006), ont été colligées dans Entretiens avec Woody Allen, un ouvrage passionnant paru récemment chez Plon.

«Dans Cassandra's Dream, je ne voulais pas montrer le meurtre, dit finalement Allen. Je m'aperçois que c'est commun à tous mes films, sans que j'en sois conscient. Chez moi, les scènes de sexe ont toujours lieu hors champ, et la vraie violence aussi. [...] Je ne sais pas pourquoi. Pourtant, je n'ai pas honte de ça, ça ne me gêne pas, ça ne me pose pas de problèmes. La seule explication que je puisse donner, c'est que, comme je suis avant tout un auteur, tout cela devient pour moi un moyen de faire passer mon message, de parler, de philosopher. Le meurtre en lui-même ne m'intéresse pas. Le meurtre est un prétexte pour que les types puissent parler de Dieu et de culpabilité.»

De Dieu et de culpabilité, on parle, dans Cassandra's Dream. Le savoir-faire d'Allen n'y trouve peut-être pas sa meilleure expression, mais les traits, les motifs, les citations (A Place in the Sun, pour le troisième opus consécutif), l'esprit libre sont bien en vue pour ceux qui les recherchent, transparents pour les autres. Objet de curiosité toutefois: la musique orogonale de Philip Glass, substituée aux jazz et musiques classiques familières à l'auteur. À Eric Lax, Allen raconte: «Sa musique [celle de Glass] est tellement parcourue par l'angoisse que parfois je lui disais: "Il s'agit d'une scène banale. Cette musique est trop angoissante". Il me répondait: "Mais non, ça, c'est juste une musique romantique. La musique angoissante, je la garde pour le meurtre."»

Match Point, son plus grand succès commercial à vie, lui avait donné un nouvel élan pour le drame. Celui-ci a été brisé net par l'échec commercial et injustifié de Cassandra's Dream. Ce qui d'ailleurs explique la légèreté comique de Vicky Cristina Barcelona, qu'Allen avait d'abord envisagé comme un drame. Qui sait maintenant ce que le succès commercial de ce film va inspirer à ce cinéaste qui, après une bonne décennie d'errements, a retrouvé l'inspiration et la maîtrise de son art?

À noter: durant la première semaine d'exploitation de Cassandra's Dream au Cinéma du Parc, toutes les séances de 19h seront précédées d'une présentation faite par un membre de l'AQCC. Élie Castiel, président de l'association et rédacteur en chef de la revue Séquences, ouvre le bal ce soir. Suivront dès demain et dans l'ordre quotidien mon collègue du Devoir André Lavoie, Louise-Véronique Sicotte (Radio Ville-Marie), Martin Gignac (Ici), Jorge Gutman (CKUT), Marianne Villeneuve (CIBL) et Ismaël Houdassine (Séquences).

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