Une tragique pantalonnade

Mardi, il était franchement comique d'entendre Stéphane Dion protester de la bonne foi souverainiste de Gilles Duceppe et ce dernier assurer que le chef libéral demeurait toujours un fidèle serviteur de l'unité canadienne.

Pour rester dans l'esprit de ce «Parlement à l'italienne» qu'évoquait jadis Jacques Parizeau, le spectacle que la Chambre des communes offre ces jours-ci ressemble à une version canadienne de la pantalonnade qui a immortalisé la commedia dell'arte. Hier, Lawrence Cannon, qui accusait assez gauchement M. Duceppe d'avoir sacrifié les intérêts du Québec, faisait un Arlequin tout à fait convaincant.

Le plus beau est qu'après l'entracte de Noël, cela pourrait durer encore plusieurs semaines. Proroger les travaux parlementaires ne fera que retarder les échéances. Il est possible que la coalition formée lundi dernier finisse par éclater, mais il se pourrait aussi que la crise parlementaire s'étende à la société civile.

Il arrive que la farce tourne au drame. Stephen Harper joue un jeu dangereux quand il présente l'entente tripartite entre le PLC, le NPD et le Bloc québécois comme un «plan pour détruire ce pays». Rien n'est plus divisif qu'un débat sur l'unité canadienne.

Peu importe que M. Harper lui-même n'ait jamais hésité à s'allier au Bloc québécois dans le passé, la fausse indignation qu'il manifeste à la perspective d'un gouvernement de coalition appuyé par les souverainistes sera partagée d'autant plus facilement au Canada anglais que l'animosité à l'endroit du Québec demeure un sentiment répandu.

Quand les passions s'exacerbent, les nuances disparaissent. Les mots «séparatiste», «québécois» et «francophone» deviennent rapidement synonymes. Il suffirait que, à la faveur d'une manifestation d'appui aux conservateurs, une bande d'excités piétinent le fleurdelisé, comme cela s'était produit à Brockville en 1989, pour mettre le feu aux poudres.

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Certes, il est assez étonnant d'entendre Stéphane Dion dire que, «si on marginalise nos concitoyens qui croient à l'indépendance du Québec, si on les traite comme des ennemis, on n'aide pas l'unité nationale». Il n'en demeure pas moins qu'en refusant aux députés du Bloc québécois la légitimité qui les autoriserait à participer à la gestion des affaires du pays, on fait de ceux qui les ont élus des citoyens de deuxième classe.

On ne dira jamais assez à quel point la politique est une chose bien ingrate. Quand même le père de la Loi sur la clarté devient suspect, après avoir passé une grande partie de sa vie à noircir le nationalisme québécois, c'est vraiment qu'il n'y a aucune justice. On se surprend presque à le plaindre.

Le destin de cet homme est réellement fascinant. Même réduit au rôle de plante verte, il réussit encore à provoquer des réactions passionnées. Après avoir lui-même trahi le parti de Laurier et de Trudeau, selon M. Harper, voilà que ce mécréant aurait entraîné dans sa déchéance le chef du Bloc québécois, coupable à son tour d'avoir trahi la cause souverainiste.

D'un point de vue souverainiste, le bilan de M. Dion est indéniablement accablant. Même si, contre toute attente, il avait droit à un dernier tour de piste, ce qu'il a fait durant les années qui ont suivi le référendum de 1995 appartient à l'histoire. Le voudrait-il qu'il ne serait plus en mesure de nuire.

Malgré la force du symbole, il serait injuste de condamner M. Duceppe par simple association. Sa décision d'appuyer un éventuel gouvernement de coalition, que M. Dion ne dirigera qu'en apparence, doit être jugée en fonction des avantages et des inconvénients qui en résulteront pour le Québec.

M. Harper est peut-être le chef d'un parti dont la vision décentralisée du fédéralisme a traditionnellement été plus respectueuse de la spécificité québécoise, mais les intentions annoncées dans le discours du Trône et dans l'énoncé économique de James Flaherty étaient clairement inquiétantes.

Certes, les avantages que le Québec pourrait tirer de l'entente tripartite sont limités. Celle-ci ne répond d'aucune façon à ses revendications dites traditionnelles, pas même à celles pourtant très modérées de Jean Charest, mais elle ne comporte de prime abord aucun inconvénient comparable à ce que projetait le gouvernement Harper. S'imaginer que M. Duceppe aurait pu obtenir davantage en négociant avec M. Harper, comme le soutient Mario Dumont, relève de la pensée magique.

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Le chef du Bloc québécois estime que son appui à la coalition contribuera à l'avancement de la cause souverainiste. À voir M. Harper attiser les passions d'un bout à l'autre du pays, force est de lui donner raison. Pour les souverainistes, qui tentent depuis des années de trouver un moyen de ranimer la flamme, c'est même inespéré.

Au départ, Jean Charest semblait être le mieux placé pour tirer profit des événements d'Ottawa, dans la mesure où ces derniers pouvaient être présentés comme une démonstration des inconvénients d'un gouvernement minoritaire.

Au fur et à mesure que le chef libéral s'entête dans son mutisme, son avantage devient moins évident. À en croire un sondage interne du PQ dont Le Journal de Montréal faisait état hier, l'avance des libéraux aurait sensiblement diminué au cours des derniers jours.

Le silence de M. Charest est d'autant plus paradoxal que le Québec n'a jamais eu un premier ministre aussi intéressé par tout ce qui se passe à Ottawa. On pourrait toujours comprendre qu'il refuse de se prononcer sur la meilleure façon de dénouer la crise, sous prétexte de ne pas compromettre ses relations avec celui qui dirigera le pays au cours des prochains moins, mais son devoir lui commandait au moins de dire ce qu'il pensait des propositions de M. Flaherty.

Son attitude depuis le début de la campagne démontre qu'il a tiré une leçon de la dernière élection fédérale. Si M. Harper avait mieux caché ses intentions, il aurait peut-être obtenu une majorité aux Communes. Peu importe le sujet, M. Charest se contente donc de faire des bulles.

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mdavid@ledevoir.com

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