Et puis euh - Sous le soleil

Stoppez les presses, Sean Avery a dit une connerie. Nihil novi sub sole, disait ce bon vieux Qohelet, et il avait fichtrement raison. Permettez que l'on cite la Bible, l'Ecclésiaste pour être précis, ça nous changera des tribunes téléphoniques et autres émissions déversoirs à commentaires songés. «Vanité des vanités, dit Qohelet, vanité des vanités, et tout est vanité. Quel avantage revient-il à l'homme de toute la peine qu'il se donne sous le soleil?

Une génération s'en va, une autre vient, et la terre subsiste toujours. Le soleil se lève, le soleil se couche; il soupire après le lieu d'où il se lève de nouveau. Le vent se dirige vers le midi, tourne vers le nord; puis il tourne encore, et reprend les mêmes circuits. Tous les fleuves vont à la mer, et la mer n'est point remplie; ils continuent à aller vers le lieu où ils se dirigent. Toutes choses sont en travail au-delà de ce qu'on peut dire; l'oeil ne se rassasie pas de voir, et l'oreille ne se lasse pas d'entendre. Ce qui a été, c'est ce qui sera, et ce qui s'est fait, c'est ce qui se fera, il n'y a rien de nouveau sous le soleil.»

Nihil novi sub sole. Avouons que ça en jette un brin. Et Qohelet ajoutera: «J'ai appliqué mon coeur à connaître la sagesse, et à connaître la sottise et la folie; j'ai compris que cela aussi c'est la poursuite du vent. Car avec beaucoup de sagesse on a beaucoup de chagrin, et celui qui augmente sa science augmente sa douleur.» Conseil d'ami: déclamez le tout lors de votre prochain coquetel dînatorial, certains seront peut-être enclins à vous classer casseux de party, mais la plupart s'en trouveront babas d'admiration et, s'il s'agit d'un festin de bureau, vos chances d'avancement en ressortiront décuplées. Je le sais, j'ai essayé.

Cela dit, bien sûr, il y a une exception à tout, et cette allusion à la poursuite du vent ne s'applique pas au sport professionnel, qui est chose sérieuse. Dans le sport professionnel, on ne poursuit pas du vent, on poursuit la Stanley, la Coupe du monde, le trophée Vince-Lombardi, la ceinture des super-mi-moyens-un-peu-lourds-légers. Au bout de la vie, il n'y a rien, rien dont on puisse être certain en tout cas. Au bout du sport, il y a une parade sur la Catherine, ça c'est irréfragable.

Ainsi, donc, dans le sport, il y a toujours du nouveau sous le soleil. Voilà d'ailleurs pourquoi, bien qu'en étant à sa 100 000e niaiserie en carrière, Sean Avery défraie quand même la manchette.

Situons la situation pour ceux d'entre vous qui ont été accaparés ces dernières heures par la perspective qu'il faille envoyer l'armée à Ottawa pour qu'on ait enfin un gouvernement stable. Avery, un hockeyeur sur glace doublé d'un intellectuel raffiné de centre gauche modéré, est reconnu depuis maints lustres pour ses frasques tant sur la surface glacée qu'à côté de celle-ci, de même que pour ses propos en général épicés. Ce qui n'a pas empêché les Stars de Dallas de lui consentir un contrat de 16 millions $US pour quatre ans lors de la dernière saison morte. Soixante-huit buts, 109 mentions d'aide, 1144 minutes de punition en carrière.

Mardi soir, les Stars jouent à Calgary. Le rendez-vous est d'autant plus pittoresque que l'été dernier Avery avait déclaré ceci: «Notre commissaire [Gary Bettman] n'a pas réalisé qu'il devrait faire un meilleur travail de promotion du jeu et de certains des joueurs. Personne ne s'intéresse à Jarome Iginla et à des gars comme lui. Ils ne sont tout simplement pas assez excitants. Ils n'apportent pas assez au jeu.» Façon de dire: mettez en lumière les agitateurs et les grandes gueules, pas les gars tranquilles qui marquent des buts. Or Iginla étant l'attaquant vedette des Flames, on pouvait s'attendre à de la conversation intense sur la patinoire.

Mais avant la partie, Avery avait une autre adresse à la nation à livrer. Il s'est dit heureux d'être de retour à Calgary et il a déclaré aimer le Canada. Jusque-là, même un gros travail de philologie ne permettait pas de trouver quoi que ce fût à redire. Mais il a ensuite fait allusion à une tendance qu'il avait décelée chez les joueurs de la Ligue nationale en vertu de laquelle ceux-ci tombaient amoureux de ses anciennes blondes. Il a employé l'expression «sloppy seconds», à peu près intraduisible, qu'on pourrait rendre très librement par «restants». C'est qu'Avery a déjà fréquenté l'actrice Elisha Cuthbert, qui a elle-même eu depuis leur séparation une liaison avec le défenseur de Canadien Mike Komisarek et fréquente actuellement le défenseur des Flames Dion Phaneuf (et j'en profite pour remercier ma maman et mon papa de ne pas m'avoir prénommé Dion, ce qui eût pu engendrer de la confusion et des railleries en tout genre). Il a aussi jadis séduit le mannequin Rachel Hunter, aujourd'hui en union libre avec le centre des Kings de Los Angeles Jarret Stoll.

Alors voilà, la Ligue nationale de hockey sur glace n'a pas aimé ça — on sait assez depuis Materazzi et Zidane le potentiel délétère de remarques à propos de la mère, de la soeur ou de la copine du sujet —, et elle qui ferme les yeux sur bien d'autres insultes à l'endroit de minorités collectives sans parler des coups à la tête et des bagarres générales a immédiatement suspendu Avery pour une période indéfinie. Une décision d'autant plus regrettable, je dois le révéler, que j'ai Avery dans mon pool qui compte les minutes de punition et que je salivais déjà plusieurs heures avant le match à Calgary rapport à Iginla puis à Phaneuf.

Évidemment, le plus marrant dans cette histoire est que la suspension a multiplié l'attention portée à la déclaration du petit comique, et que la Ligue nationale, qui dispose d'un excellent programme de mise en marché à travers l'Amérique, s'est retrouvée placardée, pour les mauvaises raisons, partout où on ne parle ordinairement pas de hockey. Et s'est ensuivi dans le monde entier un furieux débat sur ce qu'il est loisible d'énoncer pour faire perdre ses marques à l'adversaire dans un contexte de sport professionnel.

Et puis voilà, tout le monde s'est énervé et a cherché à trouver une solution définitive au problème, oubliant que ça va se reproduire dans deux mois et encore deux mois plus tard et encore deux mois après, oubliant que tout cela n'est que brassage d'air et que vanité des vanités, tout est vanité, et il n'y a rien de nouveau sous le soleil et si ça prend toute une chronique pour dire qu'il n'y a rien à dire, c'est ça qui est ça.

Et vous pouvez parier votre hypothèque que j'aurai Sean Avery comme joueur actif dans mon pool lors de la prochaine visite des Flames à Dallas.

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jdion@ledevoir.com

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