Devant la crise

Le premier ministre Stephen Harper examine diverses options parlementaires pour retarder le jour du jugement à la suite d'une crise qu'il a créée pour le pays comme pour lui-même. Cependant, si son gouvernement est défait lundi prochain, il devra décider rapidement s'il demande à la gouverneure générale, Michaëlle Jean, la dissolution de la Chambre et le déclenchement de nouvelles élections.

La semaine dernière, le premier ministre a indiqué qu'il agirait ainsi, mais il pourrait encore changer d'avis après mûre réflexion. Il pourrait par exemple conclure que la coalition libérale-néodémocrate proposée, avec le soutien du Bloc québécois, s'avérera désastreuse pour le Parti libéral et favorisera par la suite l'élection d'un gouvernement majoritaire conservateur. Par contre, si la coalition est appuyée par les Canadiens et si les partis de la coalition acceptent de ne pas opposer de candidats l'un contre l'autre dans un futur scrutin, M. Harper pourrait en déduire qu'il ne pourrait pas gagner ces élections.

La demande de dissolution placerait aussi la gouverneure générale dans une position très inconfortable. Il n'y a qu'un seul précédent dans l'histoire du Canada, la célèbre affaire Byng-King. Le gouverneur général avait alors refusé la demande du premier ministre. Personne ne suggère maintenant que Son Excellence ne possède pas ce droit de refus. Cependant, les circonstances se révèlent très différentes de celles du cas Byng-King. N'oublions pas non plus que la seule fois que ce pouvoir a été exercé à Ottawa, le fil des conséquences a mené à la crise de 1925-26 et à des élections hargneuses.

C'est pourquoi l'entente de 1985, qui a porté David Peterson au pouvoir en Ontario, avec le soutien du NPD, est le précédent le plus souvent cité. Cependant, peu d'observateurs mentionnent que le premier ministre Frank Miller n'a pas alors demandé la dissolution du parlement ontarien. Dans sa lettre de démission, M. Miller suggérait que M. Peterson tente de gagner la confiance de la Chambre et recommandait au lieutenant-gouverneur d'inviter M. Peterson à former un gouvernement.

Personnellement, je ne vois pas comment Mme Jean pourrait décider qu'une coalition manquant de légitimité démocratique, menée au surplus par un chef intérimaire, serait susceptible d'offrir une stabilité gouvernementale aux Canadiens.

Le 14 octobre, les électeurs ont choisi un gouvernement conservateur minoritaire. Évidemment, au total, davantage de gens ont voté pour les trois partis d'opposition, mais il est également vrai que personne n'a voté pour cette coalition. D'ailleurs, chacun des trois partis a écarté cette option avant le 14 octobre.

Si Mme Jean devait transférer le pouvoir à Stéphane Dion, beaucoup de Canadiens estimeraient que c'est exactement le premier ministre qu'ils ont rejeté. Les électeurs conservateurs seraient furieux. Beaucoup de Canadiens dans l'Ouest du pays assimileraient cette situation unique à un coup d'État ou un putsch. À l'extérieur du Québec, il y aurait un ressac du fait que le Bloc québécois joue un rôle important en appuyant ce gouvernement.

Ce n'est pas tout. Mme Jean a été nommée par l'ancien premier ministre Paul Martin. Elle serait très critiquée si elle favorisait la formation d'un nouveau gouvernement libéral. Et les critiques ne s'arrêteraient pas là: à l'heure de sa nomination, tout comme M. Dion d'ailleurs, elle possédait la citoyenneté française. Elle y a sagement renoncé. Faut-il enfin rappeler la polémique sur les prétendues sympathies souverainistes de Mme Jean et de son conjoint, Jean-Daniel Lafond? Dans son cas, beaucoup de gens ne croyaient pas les démentis.

Au moment où éclataient ces polémiques la concernant, dans Le Devoir comme dans le Globe and Mail, j'ai personnellement écrit plusieurs chroniques positives sur Mme Jean. Je crois aujourd'hui qu'il serait dans son intérêt personnel et dans l'intérêt de son bureau d'accepter la demande du premier ministre pour déclencher des élections, le cas échéant. Mieux encore, je crois qu'il s'agirait du meilleur choix pour le Canada. Des élections, bien que coûteuses financièrement, présenteraient aux Canadiens une option claire entre les conservateurs de M. Harper et la coalition proposée par les trois partis d'opposition. L'autre possibilité pointe vers la possibilité d'une crise politico-constitutionnelle très profonde.

Il y a une dizaine de jours, le quotidien La Presse demandait à la Gouverneure générale si ses rapports avec le premier ministre Harper s'avéraient «bons en général». Elle a répondu: «Ils sont ce que doivent être les rapports d'un gouverneur général avec un premier ministre, c'est-à-dire: respect mutuel. Parce que c'est dans le respect de la démocratie. C'est la population qui choisit son gouvernement.»

Espérons que Son Excellence s'en tiendra à ce principe pendant ses délibérations dans les jours importants et les semaines cruciales à venir.

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