Diviser encore plus

Quelqu'un dira-t-il au premier ministre Stephen Harper que l'on ne règle pas une crise en soufflant du napalm à chaque détour? On pensait que la priorité du nouveau gouvernement minoritaire serait de s'attaquer à la crise économique en coopération avec les autres parlementaires. On a plutôt eu droit à un énoncé économique destiné à réduire les dépenses du gouvernement, un énoncé dépourvu de mesures de relance appropriées et truffé de pilules empoisonnées pour l'opposition. Du coup, on s'est retrouvé en pleine crise parlementaire. Au lieu de tenter d'en sortir, M. Harper s'est présenté devant la presse vendredi pour dénoncer les discussions entre libéraux, néodémocrates et bloquistes autour d'une possible coalition.

«L'opposition est tout à fait en droit de défaire le gouvernement, mais Stéphane Dion n'a pas le droit de prendre le pouvoir sans élection. Le gouvernement du Canada doit être choisi par les Canadiens et les Canadiennes, pas par des ententes élaborées en coulisses», a-t-il déclaré, faisant fi d'une lettre qu'il avait cosigné avec le chef néodémocrate Jack Layton et le leader bloquiste Gilles Duceppe en septembre 2004 et adressée à la gouverneure générale Adrienne Clarkson. La missive invitait cette dernière, en cas de défaite du gouvernement Martin, à prendre en considération les consultations en cours entre leurs trois partis. M. Harper a donc déjà reconnu qu'il pouvait être constitutionnel et légitime pour le gouverneur général de se tourner vers l'opposition pour remplacer un gouvernement minoritaire ayant perdu la confiance du Parlement.

Maintenant qu'il peut en être victime, rien ne va plus. On parle de coup d'État, de putsch et on promet de combattre la coalition par tous les moyens «légaux» disponibles, quitte, ont murmuré certains, à proroger la session parlementaire et mettre ainsi la gouverneure générale dans une position délicate. Pourrait-elle refuser pareille demande? Impossible de répondre à cette question avec certitude. En mettant en doute la légitimité d'une coalition et en envisageant un scénario sans précédent de prorogation pour éviter un vote de confiance, les conservateurs ont pratiquement transformé la crise parlementaire en crise constitutionnelle.

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Comme si cela ne suffisait pas, le premier ministre a choisi hier de répondre à l'accord intervenu lundi entre les trois partis en agitant le spectre de l'unité du pays et en insistant sur le fossé qui aurait dû séparer libéraux et bloquistes. «Si le chef du Parti libéral croit en ce pays, il doit prendre ses distances de ce document et admettre qu'il s'agit de la pire erreur que le Parti libéral ait jamais faite de son histoire», a-t-il dit à Stéphane Dion lui-même. Il a affirmé, en anglais, que les libéraux trahissaient les électeurs et les «intérêts du pays» en s'alliant aux «séparatistes». Son ministre Christian Paradis, en revanche, accusait le Bloc de trahir ses propres électeurs en s'alliant au père de la Loi sur la clarté. Au coeur de toutes les attaques conservatrices, une remise en question de la légitimité d'un gouvernement qui s'allierait au Bloc, comme si les députés élus sous cette bannière étaient des parlementaires de seconde zone. De quoi braquer bien des Québécois.

Qu'importe. Pour sauver leur peau, les conservateurs ont opté pour la stratégie des épouvantails. Ils veulent soulever l'opinion canadienne-anglaise en jouant sur sa peur des méchants séparatistes. La guerre est ouverte à coup de publicités négatives, de manifestations et de pétitions en ligne et d'un blitz médiatique. Les ministres étaient de toutes les tribunes hier, eux que l'on a pratiquement muselés pendant deux ans.

La coalition libérale-néodémocrate, appuyée par le Bloc, est loin d'être sans failles, et ses nombreuses faiblesses peuvent légitimement soulever des doutes sur sa viabilité. Elle est dirigée par un parti qui a obtenu le plus faible résultat de son histoire lors des dernières élections, et son chef a un pied dans la porte. La marge de manoeuvre du gouvernement de coalition serait par ailleurs limitée. Avec moins de députés que les conservateurs, il dépendrait entièrement du Bloc, non seulement pour sa survie, mais pour faire adopter son menu législatif.

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M. Harper ne manquait donc pas de munitions, mais, encore une fois, il a préféré l'attaque frontale. À l'entendre hier, il est clair que pour lui, cette crise ne peut être résolue qu'en faisant appel au peuple. Il semble oublier que, s'il n'a pas eu de majorité jusqu'à présent, c'est avant tout parce que bien des Canadiens craignent ce qu'il en ferait. L'énoncé économique de jeudi dernier n'a rien fait pour les rassurer. Qu'est-ce que ça aurait été s'il avait eu les coudées franches?

M. Harper a dit à maintes reprises que personne ne pouvait, sans mandat populaire, devenir premier ministre avec l'appui des «séparatistes». On pourrait en déduire qu'il est impatient d'en découdre, ce qui pourrait survenir s'il était défait rapidement. Son seul problème est qu'il n'a pas la certitude que la gouverneure générale accepte de dissoudre le Parlement si peu de temps après les élections, d'où le scénario de prorogation. Cela ne ferait que prolonger l'agonie, mais cela lui permettrait de gagner du temps pour revenir en janvier avec un nouveau discours du Trône et un vrai budget sur lesquels il pourrait faire campagne.

Une prorogation pourrait aussi permettre aux esprits échauffés de se calmer et aux différents partis de chercher un compromis, mais encore faudrait-il que les ponts n'aient pas tous été brûlés. Or, c'est exactement ce qu'a fait le gouvernement conservateur depuis une semaine. En s'attaquant au financement des partis dans l'énoncé économique, en écoutant subrepticement une conférence téléphonique du caucus néodémocrate pour la rendre publique, en traitant les libéraux comme des traîtres à la nation et les bloquistes comme des brebis galeuses.

Quel beau gâchis!

mcornellier@ledevoir.com

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