Un dur de dur

Alors que j'étais récemment en tournée en France, la déferlante Obamania m'a obligé à modérer mes critiques sur le futur président pour ne pas avoir l'air trop pessimiste au sujet du nouvel architecte du «rêve américain». Bien que je sois conscient des origines et des tactiques politiques tout à fait conventionnelles d'Obama, j'hésitais quand même à décevoir mes hôtes tellement enthousiastes devant le jeune candidat métis.

Or, le premier grand pas du président élu Obama m'a renversé par son cynisme: le choix de Rahm Emanuel comme chef d'état-major à la Maison-Blanche. Voilà que le candidat qui a sans cesse martelé le thème du «changement» met en tête de son appareil politique, une fois élu, un personnage qui a incarné le consensus de Washington durant les deux dernières décennies: pro-libre échange, pro-invasion et occupation de l'Irak, mais surtout pro-«pork barrel», pratique consistant à acheminer de grosses sommes d'argent public vers des projets locaux pour soudoyer et renforcer la popularité et le pouvoir des députés et des sénateurs fédéraux.

Assurément, tout chef d'État a besoin d'un homme de confiance qui sait dire non, qui protège l'accès au «boss», qui connaît assez bien les coulisses du pouvoir pour faire naviguer un projet de loi jusqu'à sa ratification, qui sait comment résoudre des conflits, parfois brutaux, entre factions rivales.

Emanuel connaît très bien le métier. Lancé par la machine politique de Chicago, fief du puissant maire Richard M. Daley, Emanuel a acquis sa renommée en 1993 par l'appui qu'il apporta au président Clinton, qui menait alors une farouche campagne pour obtenir la ratification du controversé Accord de libre-échange nord-américain, qui suscitait une vive opposition de la part des démocrates traditionnels.

Ayant aidé Clinton à trahir les intérêts des syndicats longtemps alliés avec le Parti démocrate, Emanuel s'est ainsi inscrit dans les rangs des «Nouveaux démocrates» partisans d'un libéralisme économique qui plaisait aux grandes entreprises et banques. Néanmoins, le jeune militant n'a pas tellement côtoyé le milieu d'affaires, bien qu'il y ait travaillé brièvement. Lorsque je l'ai interviewé sur ses relations avec la Business Roundtable (association des grandes entreprises), Emmanuel a chanté les louanges de quelques hommes d'affaires clés dans la bataille en faveur de l'ALENA, mais a dit qu'en général il n'admirait pas l'ensemble de la classe d'affaires qui, selon lui, «ne valait pas un seau de salive tiède». C'est justement ce genre de franchise qui a donné à Emanuel la réputation, décrite par une ancienne collègue, d'avoir une personnalité qui «fait mourir les plantes au simple toucher».

Sans doute, un président Obama aura besoin d'un acolyte impitoyable, mais il est quand même important de savoir à quelle enseigne celui-ci loge. Comme le légendaire H. R. Bob Haldeman, chef d'état-major du président Richard Nixon, Emanuel va sans doute être mêlé à des questions très variées, dont la politique du statu quo au Proche-orient (très pro-Israël) ainsi que les nominations juteuses aux ambassades intéressantes (Londres, Paris et Rome principalement) pour récompenser les grands donateurs de la récente campagne électorale.

Toutefois, dans ce milieu, ce sont les tâches politiques qui sont prioritaires, et avant tout le devoir de récompenser ses amis et de punir ses ennemis. En tête de liste se trouve le maire Daley, protecteur d'Obama, qui a déclaré son soutien au jeune candidat très tôt dans la campagne sanglante contre Hillary Clinton. Là, il faudra quelque chose de vraiment bien, comme, par exemple, convaincre le Comité international olympique d'accorder les Jeux de 2016 à une certaine grande ville en Illinois...

En tant que député de Chicago et leader du caucus démocrate à la Chambre des représentants, Emanuel a bien profité du «pork barrel» et a même publiquement justifié l'attribution d'argent fédéral pour reconstruire un pont dans sa circonscription en citant la prétendue menace terroriste. Ce pont était, paraît-il, un élément essentiel de la route d'évacuation en cas d'attaque terroriste contre la ville de Chicago.

Reste à voir pourquoi al-Qaïda viserait les quartiers modestes de la cinquième circonscription d'Illinois plutôt que d'autres cibles. Ce qui est sûr, c'est que Rahm Emanuel, comme le maire Daley, comprend comment convertir la menace terroriste en bénéfice politique. En 2003, ce même maire a détruit la piste d'atterrissage d'un petit aéroport au bord du lac Michigan (il voulait le terrain pour en faire un parc), en plein milieu de la nuit, avec comme excuse la nécessité de protéger les citoyens de Chicago d'une attaque terroriste. Bien sûr, Daley n'a jamais consulté qui que ce soit au Homeland Security pour avoir un avis au sujet de ce danger aérien.

Étant donné son agressivité légendaire, Emanuel est parfois ridiculisé pour sa formation, lors de sa jeunesse, en ballet classique. L'on dit que quelqu'un qui affiche si fort son mépris pour les faibles est en état de surcompensation pour avoir passé tellement de temps dans un milieu féminin.

En fait, je connais très bien ce milieu, car ma soeur a été formée dans le même studio, Evanston, en Illinois, en préparation pour une carrière professionnelle. Ayant passé des centaines d'heures à regarder ma soeur à travers la vitre de la salle de classe et, plus tard, sur scène, je peux affirmer avec autorité que ce milieu féminin n'est aucunement faible.

Tout ceux qui connaissent le monde du ballet, savent que les danseurs et danseuses qui font carrière sont tout aussi forts et accomplis que les athlètes professionnels du foot, du basket et de la course. Le ballet n'est pas un métier pour les mauviettes, et j'avoue que j'éprouve une certaine admiration pour la solidité de Rahm Emanuel, un dur de dur qui aurait pu devenir danseur de ballet professionnel.

C'est dans ce cadre que l'on pourrait dire que Barack Obama a peut-être bien choisi son chef d'état-major. Seulement, il faut espérer qu'en exécutant de grands battements dans le bureau ovale, Emanuel ne renversera pas par accident le téléphone rouge et ne déclenchera pas une guerre.

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