Un point de non-retour ?

Personne n'exclut plus l'hypothèse que la crise qui menace la survie du gouvernement de Stephen Harper ait dépassé le point de non-retour. Au-delà des concessions proposées en catastrophe par les conservateurs au cours du week-end, c'est l'indispensable lien de confiance entre le gouvernement minoritaire et l'opposition qui a été détruit la semaine dernière.

Le retrait abrupt du projet de mettre fin unilatéralement au financement direct des partis fédéraux ne fera pas oublier à l'opposition qu'encore hier, le premier ministre était prêt à l'étrangler financièrement.

Dans le même esprit, l'abandon de l'idée de suspendre le droit de grève des fonctionnaires survient dans la foulée de puissants signaux indiquant que le gouvernement est prêt à mettre la crise qui secoue l'économie au service d'objectifs qui servent davantage son credo que les besoins de la cause canadienne. Ce sont ses sempiternelles bibittes idéologiques qui inspirent ses actions.

Rien ne garantit que les conservateurs ne reviendront pas à la charge, une fois la menace d'un congédiement sans appel écartée. Or, la fenêtre pour remplacer le gouvernement Harper sans passer par une campagne électorale ne restera pas ouverte longtemps. On parle de semaines plutôt que de mois.

Avec ces inquiétudes — légitimes à la lumière des événements — en toile de fond, il est possible que toutes les tentatives de sortie de crise du gouvernement finissent par échouer. C'est le cas jusqu'à présent, et cela n'a rien de surprenant.

Après avoir dénoncé lourdement l'attentisme budgétaire du gouvernement, Stéphane Dion, Gilles Duceppe et Jack Layton n'allaient pas ravaler leurs paroles parce que la santé de leurs caisses électorales était assurée.

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Hier, le gouvernement a ouvert un autre front, plus budgétaire, pour tenter de rallier, de gré ou de force, au moins un parti d'opposition à sa cause d'ici à la semaine prochaine.

Moins engagé que les deux autres partis dans l'engrenage d'une éventuelle coalition, le Bloc québécois devrait, en théorie, être le maillon faible de l'opposition.

Sauf qu'à l'évidence (anecdotique), l'aventure d'une coalition progressiste au pouvoir à Ottawa séduit beaucoup de sympathisants de Gilles Duceppe. Peu de Québécois pleureraient la chute d'un gouvernement qu'ils n'ont pas appuyé le 14 octobre dernier et qui n'est pas nécessairement bien intentionné à leur égard.

On a eu un échantillon supplémentaire de la faiblesse québécoise de l'équipe conservatrice quand le premier ministre a dépêché son secrétaire de presse, Dimitri Soudas, au front des médias francophones en lieu et place d'un élu ministériel samedi.

Gilles Duceppe a fait campagne sur l'engagement de se poser en garde-fou contre les déviances de la droite conservatrice. Dans les circonstances, bien des Québécois ne comprendraient pas qu'il fasse avorter le projet d'un gouvernement plus centriste en assurant le sauvetage de Stephen Harper.

En reportant les votes de confiance au 8 décembre, le jour des élections québécoises, les stratèges conservateurs ont encore compliqué le projet d'une trêve avec le Bloc. Si M. Duceppe se ralliait au gouvernement, le PQ pourrait faire les frais de la déception de plusieurs électeurs.

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Dans les circonstances, le meilleur espoir conservateur réside dans les divisions libérales et dans l'image d'instabilité qu'elles projettent dans l'opinion publique.

Au-delà du Québec, l'accueil relativement positif fait aux discussions parrainées par Jean Chrétien et Ed Broadbent montre que l'électorat progressiste a une longueur d'avance sur les partis qui le représentent sur la voie d'une reconfiguration de la gauche. Mais l'incertitude qui entoure le leadership libéral constitue un immense bémol que les conservateurs vont exploiter au cours des prochains jours. C'est de bonne guerre!

Dans n'importe quelle circonstance, la formation d'un gouvernement de coalition qui ne détiendrait même pas suffisamment de sièges pour avoir les coudées franches aux Communes serait un exercice de haute voltige.

Se lancer dans une telle entreprise sous un chef démissionnaire — en qui la vaste majorité de ses députés n'ont pas confiance et en marge d'une course au leadership qui détournerait certains des meilleurs éléments de la coalition de la tâche de gouverner — serait carrément casse-cou, surtout en pleine tourmente économique.

Certains néodémocrates aimeraient bien voir Stéphane Dion à la tête de l'opération, justement parce que la faiblesse de son leadership serait garante de ce que leur formation ne soit pas le parent pauvre de la coalition.

C'est une stratégie à très courte vue. Le NPD et le PLC se rendraient un mauvais service s'ils ne mettaient pas toutes les chances de succès du côté d'une éventuelle coalition. Ils assumeraient conjointement la responsabilité d'un échec de l'expérience au cours de la prochaine campagne électorale et, probablement, de celles qui suivraient.

À défaut de faire mouche d'ici vendredi, il restera une ultime cartouche dans l'arsenal de Stephen Harper, celle de proroger le Parlement jusqu'en janvier pour présenter un plan économique en règle au retour.

L'idée n'est pas élégante. Mais en plus de donner aux conservateurs le temps de refaire leurs devoirs et de forcer l'opposition à rejeter, le cas échéant, un ensemble de mesures concrètes, elle aurait le mérite d'aérer une Chambre des communes dont le premier ministre a empoisonné le climat et échauffé les esprits.

D'ici aux Fêtes, aucun scénario ne permettrait au 40e Parlement de repartir du bon pied. On risque plutôt, d'un côté comme de l'autre, de s'engager sur de dangereux chemins de traverse.

S'ils ne sont pas capables de mettre de l'ordre rapidement dans leur leadership, les libéraux devraient rester dans leurs terres d'opposition officielle. Et si le premier ministre ferme le Parlement, ils devraient utiliser ce répit pour s'unir, une fois pour toutes, sous un nouveau chef.

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chebert @thestar.ca

Chantal Hébert est columnist politique au Toronto Star.

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