Questions d'image - Le combat des chefs

Les pros de la politique ou les observateurs aguerris ne s'en formalisent guère; pour eux, le jeu de la confrontation musclée fait partie de la vie des politiciens. Et les pugilats oratoires auxquels les chefs se livrent lors des débats télévisés permettent d'évaluer leur combativité et leur résistance réelles. La cacophonie et l'indiscipline ambiantes n'ont pas plus d'importance à leurs yeux. Peut-être. Mais pour le grand public, le spectacle télévisuel qu'offrent ces joutes criardes et chaotiques n'est pas apprécié de la même façon. Bien loin de là.

Retour sur un débat qui releva davantage — caméras obligent — du show de combat intégral que du véritable débat d'idées.

Tout est réglé comme sur du papier à musique. Tous, et non seulement les principaux protagonistes, s'y préparent bien longtemps à l'avance. À leur façon, selon leur style et leurs capacités, les chefs de parti attendent cet instant dans la plus grande fébrilité. Le débat télévisé est un moment charnière dans la course au pouvoir. Ils le savent tellement. Avant eux, d'autres ont triomphé ou sont tombés au combat. Dans les jours qui précèdent le débat, la plus grande agitation se fait sentir autour des chefs. Ces derniers s'entourent le plus souvent d'un aréopage de conseillers politiques, de stratèges, de faiseurs d'images et autres spécialistes des grandes questions de l'heure. Seuls ou en groupe, ils disposent à loisir des experts les plus brillants sur les dossiers les plus chauds. Des dossiers qu'ils étudient des heures durant. Ils sont littéralement bombardés jusqu'à saturation de centaines d'informations de la plus haute importance. Ils répètent (pas tous) lors de simulations de différentes durées, de différents styles tantôt destinés à posséder parfaitement un contenu tantôt visant à déstabiliser l'adversaire. Et si les chefs ne répètent pas eux-mêmes, il arrive que leurs conseillers le fassent en se livrant alors à des jeux de rôles dans lesquels ils vont incarner différents chefs. Dans la circonstance, il faut tout prévoir, même l'imprévisible. Et on y parvient. Les synthèses de ces simulations sont à leur tour communiquées au vrai ou à la vraie chef. Plus tard, ils se font briefer sur les forces et les faiblesses des uns et des autres, intègrent et assimilent des mots, des phrases, des buzzwords qu'ils ressortiront le moment venu devant les caméras. Bref, ils subissent, jusqu'à ne plus tenir, une pression que la moyenne d'entre nous ne pourrait jamais supporter. Faut-il s'apitoyer pour autant sur leur sort? Certainement pas. Ils connaissent fort bien l'univers dans lequel ils évoluent et sont prêts à payer le prix de la responsabilité qu'ils convoitent. Alors, de fait, lorsqu'ils sont jetés dans l'arène, les chefs de parti politiques se présentent devant les caméras, gonflés à bloc. Et, ce qui doit arriver, arrive: le débat initialement conçu comme un débat d'idées et de visions se transforme inéluctablement en un combat féroce devant des caméras prêtes à capter la moindre faille, gaffe ou coup d'éclat qui pourraient mettre à mal l'un ou l'autre des antagonistes. On attend le K.-O.

Tout ça, comme on dit, semble organisé avec le gars des vues. Bonjour, la spontanéité!

Le débat télévisé de mardi dernier entre Pauline Marois, Jean Charest, et Mario Dumont n'a en rien dévié de la trajectoire qu'il devait emprunter. Il n'a pas fait exception. Depuis, chacun d'entre eux a eu le loisir de tirer sa propre conclusion en proclamant vainqueur, comme cela arrive chaque fois. Mais, conçu comme un show de télévision par des gens de télévision, ce débat a aussi fait l'objet de très nombreux commentaires, de très nombreuses critiques. Pour la plupart fort négatives.

Le lendemain du débat, sur le chemin du bureau, je m'arrête comme à l'ordinaire à mon petit café pour y acheter mon premier cappuccino de la journée. «Pis, le débat» lançai-je machinalement à Tony, le patron de la shop, un gars doté d'un certain franc-parler et d'un bon sens rassurant. Tony est furieux. «Quand je regarde 110 %, ça va... pis au moins, je peux gagner un T-shirt!, mais là, j'ai zappé après dix minutes, j'en pouvais plus de les voir se chicaner... pour moi, ils sont même pas dignes de mon vote! Tout ça, c'est show off et compagnie!» Et, tout au long de ma journée, je n'ai pas entendu un seul commentaire positif dans mon environnement direct.

Il est évident que bien des questions se posent désormais. Le public, nombreux en tout début de soirée (deux millions de téléspectateurs selon les mesures du lendemain) apprécie-t-il à ce point ce type de spectacle faussement décontracté et totalement agressant? J'en doute. Ce format est-il adéquat pour saisir les enjeux et les programmes que les chefs ont l'obligation de nous exposer? Ne devrait-on pas revenir à une formule plus calme d'échanges face à face, en s'inspirant de la formule du dernier débat Sarkozy-Royal, à l'occasion de l'élection présidentielle française, ou ne devrait-on pas adopter le format des récents débats Obama-McCain devant public dans lesquels les candidats s'adressent à la caméra ou à leur animateur? Et à ce propos, quel est le rôle véritable de l'animateur? À quel moment les partis politiques vont-ils se réveiller et constater qu'ils sont, les uns et les autres, à la solde des télédiffuseurs? La démocratie peut-elle, à ce point, devenir l'otage d'un show de télévision?

Deux choses sont certaines: le public réclame plus de clarté sur les enjeux et les programmes des candidats. Et la fonction qu'ils convoitent appelle à davantage de dignité.

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Jean-Jacques Stréliski est spécialiste en stratégie d'images.

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