Perspectives - La reine, le pape et nous

Comment les marchés, les gouvernements et tous nos chers experts ont-ils pu ne pas voir venir la pire crise financière à avoir frappé le monde depuis celle 1929? Y arriverons-nous mieux la prochaine fois?

La reine avait été invitée, au début du mois dernier, à inaugurer une nouvelle aile de la London School of Economics. La prestigieuse institution n'avait pas eu droit à une visite royale depuis une autre inauguration faite par George V en 1920. Le protocole aurait voulu que la monarque s'en tienne à échanger quelques banalités avec son hôte, le professeur de gestion Louis Garicano. À la place, le savant lui a fait un petit exposé sur les causes de la crise financière qui secoue actuellement le monde. La réponse que lui a faite d'Élisabeth II traduisait sans doute le sentiment de bien des gens, au Royaume-Uni comme ailleurs: «Mais si tous ces problèmes étaient si gros, comment se fait-il que personne ne les ait vus venir?»

Il est vrai que des analystes financiers les plus branchés aux gouvernements les plus prévoyants, en passant par les économistes patentés et les plus puissantes institutions internationales telle que le FMI ou l'OCDE, personne ne semble avoir vu dans quel bourbier le monde s'était fourré. Plus inquiétant encore, tous ces spécialistes semblent encore aujourd'hui ne pas savoir quelle autre tuile nous attend au détour, ni exactement quoi faire pour sortir de cette spirale infernale.

Admettons, tout d'abord, que si tout le monde peut expliquer, a posteriori, l'enchaînement des événements et des problèmes qui a conduit l'économie mondiale là où elle est aujourd'hui, il était beaucoup plus compliqué, il y a deux ans ou même douze mois, de prévoir le nombre effarant de dominos qui tomberaient avec l'éclatement de la crise des subprimes aux États-Unis. Pas plus tard que cet été, la principale crainte de nos meilleurs esprits étaient encore une flambée de l'inflation.

L'économie est une réalité complexe en constante évolution. Quoi que semblent en penser plusieurs économistes, elle est d'abord et avant tout faite d'une multitude de comportements humains pas toujours logiques ni prévisibles. Il faut du temps avant de pouvoir détecter des problèmes dans son fonctionnement, le comprendre et le nommer. Comme cela se produit alors que tout semble encore bien aller, le premier réflexe des experts est souvent d'élaborer toute sorte de théories visant à expliquer pourquoi «cette fois-ci, c'est différent» et qu'il n'y a finalement rien à craindre de ces anomalies.

De nombreuses voix s'étaient quand même élevées pour nous mettre en garde contre les dangers de la bulle immobilière, de l'imagination débridée des inventeurs de produits financiers, de l'absence de réglementation dans le secteur ou encore du recours excessif à l'effet de levier. Paul Krugman, Nouriel Roubini, Ken Rogoff, François Morin, Jacques Attali et Joseph Stiglitz comptent parmi ces prophètes de malheurs les plus connus. Même le pape Benoît XVI aurait annoncé, à l'époque où il était encore simple cardinal, en 1985, que «l'indiscipline de l'économie la mènerait à sa propre perte», a affirmé, il y a deux semaines, le ministre italien des Finances, Giulio Tremonti.

Ces avertissements, parfois étonnants de prescience, ont été négligés. On disait qu'ils venaient d'économistes dépassés par les événements, de gauchistes notoires ou encore de Cassandre professionnels qui en étaient à leur mille et unième annonce de la fin du capitalisme. Mais, d'autres fois, c'est qu'on ne voulait tout simplement pas les entendre.

Il y avait toute sorte de raisons de jouer à l'autruche. Il y avait d'abord tous ces tenants du laisser-faire économique qui pensaient que le marché savait mieux que n'importe qui d'autre cerner ses propres forces et faiblesses et changer de cap avant de risquer de se mettre réellement en danger. Comment croire, par exemple, qu'une vénérable banque d'affaires disposant des moyens de s'offrir la crème des financiers, comme Lehman Brothers, serait assez bête pour se mettre sérieusement dans le pétrin?, disaient encore ces voix quelques semaines avant que ladite banque ne fasse faillite. De toute manière, les pouvoirs publics ne peuvent rien faire contre les bulles spéculatives, avait l'habitude de dire l'un de leurs ténors, l'ancien président de la Réserve fédérale américaine, Alan Greenspan. On ne peut qu'attendre qu'elles éclatent et en ramasser ensuite les morceaux.



De Noé à nous

Une autre raison de négliger les signaux d'alarme est que l'on a beau se douter qu'une situation nous mène tout droit à la catastrophe, il est plus confortable de se laisser porter par le courant que d'essayer de le renverser. Cela est d'autant plus vrai qu'il est très difficile de prévoir le moment où l'on se heurtera à ce mur et qu'il y a de gros bénéfices à réaliser en attendant.

Mais il n'y a pas que des spéculateurs, des banquiers myopes et des pouvoirs publics négligents qui n'ont pas voulu entendre les avertissements des rabat-joie. Cela faisait bien des années que tout le monde savait qu'il y avait une bulle immobilière aux États-Unis. Cela n'a pas empêché des millions d'Américains d'acheter des maisons dépassant leurs moyens ou de réhypothéquer celle qu'ils avaient déjà pour se payer de plus belles autos et de plus grands écrans plats. De la cigale et la fourmi en passant par Noé, il n'a jamais été facile de convaincre les gens de la menace d'un terrible orage lorsque le ciel est encore bleu et le soleil brille.

Le Fonds monétaire international (FMI) rappelait récemment que le monde en est à sa 124e crise financière depuis 1970. De ce nombre, au moins six présentaient des similarités importantes avec celle qui nous touche actuellement. Chaque cas présente des différences, évidemment. En particulier parce que chaque crise permet de tirer des leçons et d'améliorer des choses. Mais ce nombre de crises montre bien comment il y a peu de chance que l'on sache mieux voir venir la prochaine et y réagir.

Le problème, cette fois, était qu'à «chaque étape, les gens comptaient sur les autres et chacun pensait qu'ils faisaient ce qu'il fallait», a répondu l'autre jour à la reine le professeur Garicano de la prestigieuse London School of Economics.

«C'est terrible», s'est exclamée Sa Majesté.

Yes, indeed.

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