Terreur à Mumbai - Un attentat qui met en cause plus d'un gouvernement

Des musulmans rassemblés dans une mosquée de Siliguri, dans le nord-est de l’Inde, prient pour les victimes des attentats de Mumbai, samedi, qui ont fait près de 200 morts.
Photo: Agence Reuters Des musulmans rassemblés dans une mosquée de Siliguri, dans le nord-est de l’Inde, prient pour les victimes des attentats de Mumbai, samedi, qui ont fait près de 200 morts.

Washington, nouvel allié de New Delhi, vient d'impliquer Islamabad, son allié d'hier, dans le sanglant attentat de Mumbai. Le président George W. Bush a précisé, certes, que c'est «par le passé» que les services secrets du Pakistan ont aidé Lashkar-e-Taiba, un groupe pakistanais qui «s'est parfois entraîné avec al-Qaïda». Mais cette déclaration, si atténuée soit-elle, ouvre un abîme au Pakistan.

Un tel attentat ne saurait, il est vrai, avoir été parrainé par le gouvernement du président Asif Ali Zardari, ce fragile cabinet civil qui a succédé au régime militaire de Pervez Moucharraf. Mais l'opération confirmera, si Lashkar-e-Taiba est en cause, que les dirigeants civils n'ont pas de prise sur cette organisation, et que les autorités militaires ont, à tout le moins, fermé les yeux.

Le président Zardari est aux abois. Il presse l'Inde de ne pas tirer de conclusion sans preuve. La plupart des attaquants de Mumbai, affirme-t-on à New Delhi, sont des Pakistanais. Leur organisation n'avait rien d'un groupe improvisé. Leurs grenades étaient peut-être fabriquées en Chine et leurs AK-47 achetés au marché international. Trop d'indices cependant désignent le Pakistan pour que le gouvernement Zardari n'exige pas de comptes de ses services secrets.

Ce gouvernement avait entrepris, du reste, de changer la direction de l'Inter Services Intelligence, la fameuse ISI, que tout le monde soupçonne de connivence non seulement avec les combattants de Lashkar-e-Taiba, mais aussi avec les talibans. Après l'attentat-suicide à l'ambassade de l'Inde à Kaboul, l'Afghanistan et l'Inde n'avaient-ils pas vu là l'action de terroristes aidés par des agents de l'ISI? Même les États-Unis ont prêté foi à cette interprétation.

Ce qui étonne néanmoins dans le cas de l'attentat de Bombay, c'est que les attaquants n'aient pas été des kamikazes, mais des commandos risquant de tomber aux mains de la police indienne. L'un d'eux a survécu. Si la police indienne en tire des renseignements compromettants, Islamabad n'aura d'autre choix que d'ouvrir une enquête sur ses services de renseignement militaires. On serait alors à peu de jours d'un coup d'État.

Les services américains cités par le président Bush laissent la porte ouverte à l'interprétation selon laquelle le groupe de Mumbai aurait, le cas échéant, échappé au contrôle ou à l'influence de ses patrons pakistanais. Même dans cette hypothèse, Islamabad devrait faire en sorte qu'une telle organisation n'ait plus de place ni d'aide au Pakistan. Offrir sa collaboration à l'Inde est une chose, et le président Zardari l'a fait. Mais sortir l'armée de la politique pakistanaise en est une autre, fort périlleuse.

Qu'une dizaine de jeunes hommes aient tué ou blessé des centaines de personnes, occupé des palaces et tenu les forces indiennes en échec pendant aussi longtemps n'a pas seulement impressionné la communauté internationale. Maints experts sont médusés par la sophistication de l'attentat, sa discipline, ses préparatifs, son exécution.

Si l'opération est le seul fait d'une organisation indépendante ou qui l'est devenue, cela annoncerait, perspective non moins inquiétante, un regain spectaculaire du terrorisme international. Quelle que soit l'hypothèse retenue, l'échec des forces de sécurité indiennes est patent. Les démissions de quelques ministres ne suffiront certainement pas à le faire oublier.

Musulmans et hindous

Le «terrorisme musulman», censé avoir été mis en échec dans le monde, revient donc avec force dans l'actualité, mais d'abord pour les musulmans de l'Inde. Pour eux, c'est une fois encore l'heure de tous les dangers. On prête au président Bush ce mot louangeur: «L'Inde compte 250 millions de musulmans, mais pas un seul membre d'al-Qaïda.» On se tromperait en faisant de l'islam le berceau du terrorisme contemporain.

L'importante minorité musulmane de l'Inde, en effet, n'a donné aucun signe de vouloir vivre, comme au Pakistan voisin, en régime islamique. Encore moins de vouloir pactiser avec des franges radicales. Elle tient plutôt à rester dans la démocratie pluraliste où elle vit. C'est à son corps défendant qu'elle a été plongée au coeur du terrorisme qui sévit depuis plusieurs années en Inde.

Plusieurs craignent, non sans raison, que les événements de Mumbai soient exploités par les nationalistes hindous, notamment les politiciens du Bharatiya Janata Party, qui contrôlent Mumbai et aspirent à reprendre bientôt le pouvoir à New Delhi. Des émeutes déclenchées par certains de ses dirigeants avaient conduit ces dernières années au massacre de centaines de musulmans. Les auteurs de ces crimes n'ont jamais été traduits en justice.

Il serait surprenant, par contre, que de jeunes musulmans, mécontents de la détérioration de leur sort, n'aient point songé au recours à la violence. Ou qu'un tel mécontentement n'ait pas été exploité par des mouvances radicales de l'extérieur. Mais ce n'est pas de cette source que l'attaque sur Mumbai serait venue. Les Indiens avaient tendance à rejeter tout acte de terrorisme sur le Pakistan. Mais cette fois le voisin paraît bien être en cause.

Lors de la guerre sainte contre l'Union soviétique en Afghanistan, le Pakistan avait servi de base aux moudjahidines. Après le 11-Septembre, des talibans — voire Ben Laden — y ont trouvé refuge. Ses services secrets auraient aussi armé des islamistes en vue de «libérer» le Cachemire de la domination indienne, litige toujours actuel entre les deux pays.

Depuis, il est vrai, Islamabad s'est rapproché de New Delhi. Mais plus d'un militaire en aurait contre ce rapprochement. Maints Pakistanais, notent des analystes, sont aussi ulcérés par l'inaction du nouveau gouvernement à l'égard des États-Unis, dont les missiles viennent frapper les talibans en territoire pakistanais. Que Zardari décrive les moudjahidines du Cachemire comme des «terroristes», au grand plaisir de New Delhi, voilà, dit-on, de quoi faire déborder le vase.

Les «ennemis»

D'autres pistes, différentes ou convergentes, sont examinées par les enquêteurs de l'Inde et d'autres pays inquiets d'un tel développement. Ainsi, il est question à Londres de Pakistanais encore une fois, mais nés en Grande-Bretagne. À Mumbai, certains d'entre eux auraient suivi les réactions internationales à leur action, dans des médias anglais, ainsi qu'en urdu et en arabe, sur des sites populaires du nord de l'Angleterre.

L'attentat de Mumbai touche plus que deux gouvernements. La finance internationale occupait une place de plus en plus importante dans cette mégapole. Les cibles visées comprenaient des visiteurs occidentaux, ainsi que les membres d'un centre communautaire hassidique. Ce sont là des «ennemis» que l'on retrouve généralement dans le discours islamiste radical.

Les victimes auraient été frappées spécialement en raison des liens de l'Inde avec Israël et avec les États-Unis, deux pays jugés coupables de «faire la guerre» aux musulmans ou de les spolier de leurs ressources. Voilà un cas de terrorisme qui ne saurait s'expliquer par un problème local ou par une manoeuvre étrangère.

La présidence de Bush avait entrepris de liquider les terroristes. La présidence de Barack Obama aura la tâche plus complexe de nettoyer les conflits qui les alimentent. Dans le cas du Cachemire, toutefois, l'Inde porte la responsabilité de passer d'une répression brutale à une solution politique. Car dans des situations comme celle-là, la violence n'est pas d'abord religieuse. Et l'échec des gouvernements à y répondre est d'abord et avant tout politique.

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redaction@ledevoir.com

Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.

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