Une histoire de dupes

Les liens qui, dans le Québec des années 60, ont fait s'entrecroiser littérature et politique révolutionnaire constituent un riche terreau pour la réflexion. D'un côté, les littéraires «travaillés» par l'action: Aquin, Miron. De l'autre, un Pierre Vallières qui envisage, à un moment donné, un grand roman proustien. Un Bourgault qui, lui aussi, confessera un jour son envie de la forme romanesque. Il devra se contenter de caler une patte de table avec un roman de Réjean Ducharme dans un film de Lauzon. Appelons-les les trois Pierre et adjoignons à ces chefs de file (l'idéologue prolétaire et le tribun patriotard) un simple larron: Pierre Schneider, ancien reporter qui orbite aujourd'hui autour du journal Le Québécois. C'est l'histoire d'un gars qui lisait Rimbaud et qui, au lieu de devenir marchand d'armes dans le désert, se fera poseur de bombes à Montréal. C'est aussi la véritable histoire du Bozo-les-culottes, pour qui Schneider aurait servi de modèle à Raymond Lévesque. Un autre terroriste, François Schirm, de l'Armée révolutionnaire du Québec, avait déjà intitulé ses mémoires Personne ne voudra savoir ton nom. Mais c'est faux. Les anciens felquistes qui sont tombés dans l'oubli sont ceux qui l'ont bien voulu. D'autres se font un nom avec l'histoire et c'est bien correct. Nous voulons les noms, et le reste. Poètes, vos papiers!

Le livre de Schneider, au titre sonore de Boum baby boom, d'abord paru en 2002 chez Québec Amérique, est aujourd'hui repris sous un titre différent et dans un format plus compact aux Éditions du Québécois, qui ont réalisé là, il faut bien le dire, un vrai travail de cochon. Aucun «classique ou appelé à le devenir», pour reprendre les termes de la présentation, ne mérite pareil traitement. Devant l'accumulation des coquilles, fautes d'orthographe et autres erreurs sautant aux yeux, on est en droit de se demander si l'équipe de réviseurs du Québécois n'a pas été infiltrée par une taupe des services de renseignement canadiens. C'est du sabotage pur et simple.

Le livre s'ouvre sur l'escapade de Schneider et de deux complices à Saint-Pierre-et-Miquelon au cours de l'été 1963, alors qu'ils viennent d'être libérés sous caution après l'arrestation des membres du premier FLQ. Étrange expédition, que le récit d'à peine trois pages fait par l'auteur éclaire bien mal en vérité. Il voyage avec en poche, pour tout passeport, Nerval, Baudelaire et Rimbaud. La France officielle ne s'en montrera guère émue, préférant orienter ces encombrants réfugiés vers les États-Unis. Les terroristes en fuite sautent dans un Cessna, et ici on quitte définitivement Aurélia et Les Filles du feu pour atterrir à pieds joints dans Tintin: «[...] quand j'ai observé la tête de notre pilote, un Anglo, j'ai éprouvé un fort mauvais pressentiment, comme si une lumière rouge s'était allumée pour me prévenir d'un danger.» De fait, après Portland, leur autocar va se voir encerclé de Bostonnais qui montent à bord et leur passent les menottes. Damned! Je être fait...

Je dois avouer que les chroniques parfois très impressionnistes qu'ont signées certains acteurs de cette époque ont le don de mettre à rude épreuve nos nerfs de lecteur féru d'histoire et de précision. J'ai longtemps été convaincu que les membres de la cellule Libération en exil à Cuba avaient rencontré Fidel Castro, le seul récit que nous possédions de cette période étant dû à l'exaspérant flou artistique de la plume de Louise Lanctôt, portée à confondre brouillard stylistique et écriture féministe. Il a fallu que le frère Jacques me détrompe dans un courriel. Et c'est pareil avec Schneider, toujours prêt à sacrifier l'exigeante tâche du mémorialiste au profit d'une formule approximative. Faut-il y voir le reliquat de ses années à Photo-Police? Sur au moins un point, on peut se demander, toujours à propos de cette cavale atlantique, s'il n'a pas versé dans l'affabulation: «[...] Roger, le fort en gueule, nous apprend que les quelques milliers de dollars qu'il a en poche ont été dérobés par je ne sais quel subterfuge à une autre cellule, dite de financement celle-là, du Front de libération du Québec. Et qu'un des braqueurs de banque du second FLQ, armé jusqu'aux dents, est lui aussi à nos trousses pour récupérer le magot.»

J'ai dû acheter, emprunter ou consulter, en tout, une bonne centaine d'ouvrages sur le FLQ, sans compter la lecture d'innombrables articles de journaux. C'est la première fois que j'entends parler de cette histoire. Même en faisant la part d'un style qui, soucieux de ses effets, nous fait ici passer de la guerre de libération du peuple québécois à une poursuite de type Bonnie and Clyde (Schneider a visiblement été marqué par sa fréquentation des caïds montréalais, décrite plus loin dans le livre), on peut supposer que le larcin auquel il est fait allusion, commis à l'intérieur même du mouvement clandestin, aurait laissé quelques traces. Et en attendant que le dénommé Roger Tétreault ne se propose pour clarifier l'imbroglio, il nous sera permis de trouver suspecte l'origine de ces milliers de dollars qui, s'ils ont bien existé, ont permis à trois jeunes Québécois d'aller, en bon langage diplomatique, ainsi que l'avait constaté Jacques Ferron, «embêter les Français».

Le livre de Pierre Schneider n'est pas sans qualité. Au Coteau-Rouge de Vallières répond le Mile-End de Schneider. S'il n'a pas le brio intellectuel du compagnon d'armes de Charles Gagnon, Schneider n'en a pas non plus le dogmatisme échevelé. Dans ce récit qui part de l'enfance, nous entraîne dans l'adolescence révoltée, puis le terrorisme, la prison et l'inévitable ravalement de ce garçon qui se voyait poète au rang de viande fraîche jetée aux fauves, l'alcoolisme, le beat de la scène policière montréalaise, le cognac de Cotroni, les femmes, les A.A... dans ce récit, oui, Pierre Schneider se fait souvent émouvant. Ce n'est certainement pas lui qui fera mentir la caricature du felquiste en «mésadapté socio-affectif», mais rien n'est si simple, car si la mère, née pour un p'tit pain, rentre dans le moule, ce père gagne-petit dont Peter-Pierre va apprendre à détester l'impuissance est, lui... un Anglo.

Et au moins, Schneider nous épargne la naïveté révolutionnaire. «Un journaliste de Vancouver, qui a eu accès à des documents secrets de la police, m'a démontré depuis que les forces de l'ordre épiaient nos faits et gestes depuis que nous avions commencé à faire sauter des bombes.» Étonnant que, sachant cela, l'auteur continue dans cette réédition de passer sous silence les circonstances exactes de son arrestation. Le camarade qui les a vendus, avant de jouer les étudiants à mi-temps et de se tenir au Paloma, avait fait un «stage» dans la Marine. L'infiltrateur typique. Et incroyable, le nombre d'anciens policiers et d'ex-militaires qui furent alors touchés par la grâce révolutionnaire... Les bombes de mai 1963 à Westmount ne prendraient pas tout le monde par surprise. «S'il y a eu manipulation, c'est après. Pas avant, ni pendant!», persistait et signait Francis Simard en 2000. Nous savons maintenant que c'est faux. Et Schneider aura beau écrire que «nos actes d'alors ont eu des côtés positifs», pour refermer la boucle de son fascinant parcours, il lui reste encore à faire sienne cette dure admonestation du commissaire Keable à Robert Comeau: «Aussi loin que l'on remonte dans les activités qu'on vous connaît, qu'elles soient de nature politique ou subversive, vous avez été, consciemment ou non, la dupe des services policiers.»

Et j'ajouterais: de nos braves galonnés itou.

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hamelinlo@sympatico.ca

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Survivance

Pierre Schneider

Les Éditions du Québécois

Montréal, 2008, 301 pages

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