Vins: L'Alsace de Beyer, l'équilibre avant les sucres

Marc Beyer, de la treizième génération des Beyer du côté d'Eguisheim, est une véritable pièce d'homme. Il a la stature d'un Chirac mais l'intégrité en plus, surtout lorsqu'il est question de blancs secs. Sa motivation? Résister coûte que coûte à l'insidieuse, sournoise et mielleuse montée de l'édulcoration mondiale. Car elle colonise tout, des yaourts à la sauce Paul Newman, des Corn Flakes au pain brun intégral en passant par les Whippet et autres Ti-Coq de fin de soirée.

Même les vins d'Alsace n'y échappent pas: un curieux mouvement de mode semble actuellement vouloir inciter bon nombre de vignerons à «oublier» une part plus ou moins importante de sucres résiduels (non fermentés) dans le vin avec, pour résultat, des vins qui jouent de plus en plus sur la corde raide de l'équilibre. Équilibre, dites-vous? Non seulement la maison Léon Beyer est à cheval sur le mot, elle en fait aussi son plus fougueux cheval de bataille. Elle l'enfourche avec d'autant plus d'aisance qu'elle n'a rien à farder au chapitre des saveurs. Rien dans les mains, rien dans les poches, tout dans le terroir. Le fruité mûr qui s'en dégage n'a plus qu'à faire fermenter ses sucres jusqu'à la lie en tenant l'acidité en bride, et le tour est joué. Pas de lourdeur, pas d'amertume, pas de maquillage. Pas de lassitude non plus.

Une dégustation en présence de l'auteur cette semaine a permis de percevoir à la fois la rigueur, la droiture mais aussi la transparence et la grande pureté de fruit qui se dégage de vins livrés sur un mode très traditionnel. À commencer par la friande et tonique Cuvée Léon Beyer 2000 (14,85 $ - 616771*), à base principalement de muscat et de riesling, au caractère aromatique capable de bien mettre en selle les cuisines West Coast comme asiatiques (**1/2, 1); l'étonnant Riesling «Les Écaillers» 1997 (30,25 $ - 974667), au fruité bien sec, minéral et plein, avec une impression soutenue de fruits blancs en surmaturité et une finale longue et racée (***1/2, 2); le raffiné Riesling «Les Comtes d'Eguisheim» 1996 (36,75 $ - 742239), dont l'ampleur botrytisée s'affine graduellement pour épouser longuement la trame minérale sur la finale, avec l'étoffe d'un grand cru (****, 2); notons encore le Tokay-Pinot Gris 2000 (19,75 $ - 968214), au délicat parfum de mousseron et de pivoine blanche sur un ensemble moelleux, peu acide et concentré: un délice (***, 1). Les gewurz? Impeccable Gewurztraminer 1999 (21,40 $ - 978577), subtil, fin, délicat mais surtout bien sec (***, 2), ou encore la version plus lucrative Sélection de Grains Nobles 1989 (121,75 $ - 869636), d'une somptuosité qui l'inscrit déjà parmi les meilleurs de sa catégorie. Moelleux insistant et saveurs profondes, subtiles, vivantes et fines, d'un équilibre souverain. Grand vin! (****1/2, 3).


Chez Signature

Quelques perles à goûter du côté de la boutique Signature. Éclatant Chambolle-Musigny 1999 de chez Potel (49 $ - 725572), au fruité épuré de cerise sur une trame fine, discrète et homogène (***1/2, 2); solide mais complexe Volnay 1er Cru «Mitans» 1999 du Domaine de Montille (91 $ - 720250), au registre encore fermé mais promis à un glorieux avenir — cher, cependant (***1/2, 3); superbe Pommard 1er Cru Pézerolles 1999, toujours de chez Montille (79 $ - 725085), plus animal, pourvu d'un fruité abondant, aux solides tanins gommés (****, 3); enfin, substantiel Zinfandel 1999, Napa Valley, de Robert Biale (54 $ - 894394), aux nuances complexes de girofle, de menthe, de chocolat et d'orange sur une bouche vivante, soyeuse, résistante et capitonnée comme des sièges en cuir de Volvo. Long et savoureux (****, 3).

Petite soif?

Le Mondial de la bière 2002 coule déjà depuis deux jours au centre-ville de Montréal, à la gare Windsor (cour Windsor et salle des pas perdus) et fermera le robinet le 2 juin seulement après que vous aurez dégusté les quelque 75 nouveautés présentées par pas moins de 70 brasseries. Toute une soif de découvertes en perspective! (www.festivalmondialbiere.qc.ca)

Les sélections de la semaine

La bonne affaire

Riesling Réserve 2000, Léon Beyer (12,95 $, du 1er au 16 juin prochain - 081471): le solde n'y changera rien car ce riesling possède une intégrité qui le place au-dessus de tout soupçon, une qualité rare par les temps qui courent. Bien sec et stimulant, au fruité pur et linéaire rapidement relayé par le minéral. Finale nette et droite (***, 1).

Le rosé

Pétale de Rose 2001, Château Tour de l'Évêque, Côtes de Provence (15,80 $ - 425496): robe rose et grise, mais certes pas un vin de grisaille! Plutôt fébrile, voire mutin avec son tonus juvénile et son air malin. Ensemble vineux et plein avec de belles saveurs fruitées soutenues capables de relancer le pan bagnat (**1/2, 1).

Le cognac

Cognac Joséphine, Camus (52,50 $ les 350 ml - 623231): le bonheur se distille ici avec parcimonie tant l'élixir des Charentes charme et paralyse. Une eau-de-vie à la fois grasse, spirituelle, puissante et nourrie d'un feu intérieur incandescent. Imaginez Joséphine allongée dans un tableau de Rubens... (****1/2, 3).

Les primeurs

En blanc. Chardonnay Bin 222, Wyndham Estate (13,95 $ - 093401): un australien réaliste et très crédible qui charme par sa vivacité fruitée et son équilibre d'ensemble (**1/2, 1); Château Sainte-Marie 2000, Entre-deux-Mers (15,30 $ - 912113): saveurs fines, légères et à peine exaltées de sauvignon mûr — classique (**1/2, 1); Réserve du Château 2000, Pouilly-Fuissé, Mommessin (30,75 $ - 515908): alternance heureuse du fruit et du minéral sur une bouche ronde, élégante, substantielle, relevée d'une touche de noisette et de grillé sur la finale — très bon (***, 2).

En rouge. Tannat 2001, Catamayor, Uruguay (14,30 $ - 858803): un tannat de constitution moyenne, au fruité primeur simple, expressif, équilibré (**, 1); Domaine de la Présidente 1999, Cairanne, Côtes du Rhône Villages (14,70 $ - 412817): fruité franc de grenache arrondi par le moelleux de l'alcool sur une finale à la fois épicée et amère. Correct. Se défend bien autour de 15 °C sur l'andouillette moutarde de Dijon ou, pour les plus audacieux, le chic pogo moutarde jaune (**, 1); Château les Jonqueyres 1999, Premières Côtes de Blaye (25,05 $ - 860593): une cuvée à haute densité de merlot élaborée par une Isabelle et un Pascal Montaut encore une fois en grande forme. Rien de trop appuyé, seulement l'essence et la maturité du fruité sur une trame à la fois riche, rigoureuse et hautement savoureuse. Un sommet dans l'appellation et d'une fiabilité exemplaire (***1/2, 2).

Le vin-plaisir

Bourgogne 2000, Domaine Daniel Rion (21,30 $ - 715094): fruité juvénile et franc de cerise sur une trame fraîche, articulée, équilibrée, légèrement tannique, d'une étonnante perspicacité. «J'vous ai apporté des bonbons», chantait Brel. Eh bien, buvez maintenant! (***, 1).

* Code SAQ utile pour mieux repérer le produit. (514) 873-2020, 1 866 873-2020 ou www.saq.com.

Vins notés de * à ***** avec des 1/2. Potentiel de vieillissement du vin 1: moins de cinq ans; 2: entre six et dix ans; 3: dix ans et plus.