Un tour de machine dans le smog

Dans son Autos biographie, Jacques Godbout ne fait pas dans l’auto affliction et n’a pas l’auto coupable. Ici, au temple du tout-à-l’auto, à l’Orange Julep.
Photo: Jacques Nadeau Dans son Autos biographie, Jacques Godbout ne fait pas dans l’auto affliction et n’a pas l’auto coupable. Ici, au temple du tout-à-l’auto, à l’Orange Julep.

«— On va quand même pas rouler comme ça, droit devant, sans savoir où, jusqu'à ce que le réservoir soit vide?

— Et pourquoi pas? On n'est pas bien?

— Si...

— Paisible... À la fraîche ... Décontracté du gland... Et on bandera quand on aura envie de bander!»

- Les Valseuses

La partie de plaisir semble bel et bien terminée entre l'homme et sa plus noble conquête: la liberté. Désormais, elle l'enchaîne à sa conscience planétaire, s'il lui en reste une.Le trafic est dense, les congestions fréquentes, les échangeurs vieillots, les ponts et les viaducs solides comme des écoles haïtiennes, les nids-de-poule nombreux et l'automobile s'est transformée en symbole dinosaurien de notre dépendance aux carburants fossiles. Quant aux travaux routiers, ils nous font renouer avec l'immobilisme qui n'est pas l'apanage de la seule classe politique québécoise.

L'automobile a défini en grande partie le XXe siècle; impossible de remonter l'autoroute de sa vie sans se remémorer la Rabbit, la Datsun, la Toyota ou la «Stationwagon» qui nous a propulsés vers l'avenir avec l'aide de quelques mécaniciens compétents. Derrière le pare-brise, en ce temps-là, les cieux se montraient plus cléments, sans le moindre trou dans la couche d'ozone.

En refermant Autos biographie, le récit graphique de Jacques Godbout superbement illustré par Rémy Simard (je le souligne: ça se lit comme ça se regarde), on ne peut que se rappeler nos propres amours motorisées, nos anecdotes personnelles dans l'habitacle à cinq places, une prolongation du salon ou de la chambre à coucher pour certains.

Je me suis remémoré la Renault 5 verte de mon chum curé (défroqué!) avec laquelle j'ai appris la conduite manuelle dans les allées désertes de l'Université de Montréal, encore mineure... On a beau être défroqué, le goût du péché laisse un arrière-goût. J'ai souri en repensant à la Mercedes 1965 de mon ex anglo qui rouille toujours dans sa cour à «Verdump» et dans laquelle je me prenais pour Jacky Kennedy. J'ai inévitablement songé à la BM décapotable «à crosse» que j'emprunte à mon amie Clo en Gaspésie pour chanter Milles après milles, cheveux aux vents, chauffage aux pieds.

Nos véhicules nous ressemblent et en disent long sur nos allégeances. Mais contrairement à la plupart des Américains, je n'ai jamais fait l'amour dans une automobile, j'ai à peine produit un peu de buée dans un parking, tantôt à la faveur d'un baiser, tantôt d'une averse ou d'un joint.

A trip down memory lane

Jacques Godbout et moi avons convenu d'un tour de «machine» en cet après-midi d'été des Indiens. L'avertissement de smog persiste depuis quelques jours sur Montréal, voile le lac Saint-Louis d'un épais sfumato. Nous échappons à la ville au volant de sa Volvo grise et j'apprécie immédiatement l'intimité qui porte aux confidences. Godbout a décidé de me faire remonter les berges de l'ouest de l'île jusqu'à Sainte-Anne-de-Bellevue, là où sont enterrées une partie de ses racines et sans savoir que j'y ai des souvenirs moi aussi.

Ses parents se sont rencontrés sur le site du collège MacDonald et ses grands-parents ont tenu l'hôtel Clarendon à Sainte-Anne-de-Bellevue, jusqu'en 1935. J'en déduis que mes propres grands-parents gaspésiens y sont probablement descendus, en train, à l'occasion de leur voyage de noces qui avait duré deux jours. En route, je remarque le bâtiment où mon père fut séminariste, à Pointe-Claire, un immense tabou dans la famille. À tel point que toutes ses photos en soutane étaient découpées, ce qui fait sourire mon conducteur qui a fréquenté les Jésuites.

Godbout me fait visiter le cimetière où sont enterrés ses parents. Derrière les vitres de l'auto, nous sommes des spectateurs attendris devant cette fin d'automne alanguie et le passé qui défile. Des moutons broutent dans les champs de Senneville. «Autrefois, pour se rendre ici, il fallait compter deux ou trois crevaisons. Le temps que nous perdons aujourd'hui dans les embouteillages, nous le perdions au garage. On ne savait jamais si notre auto allait démarrer l'hiver!», se rappelle l'auteur de Salut Galarneau.

Il fut aussi une époque où l'on conservait sa femme plus longtemps que sa bagnole et où une maîtresse vous coûtait plus cher qu'une Jaguar. Aujourd'hui, la location se fait à court terme. Jacques Godbout est marié depuis 55 ans, «une bien vieille voiture... », dit-il, sans se confier davantage qu'en m'avouant pudiquement n'avoir jamais fait l'amour dans une automobile.

Le syndrome de l'imposteur

Arrière-grand-père depuis peu, à l'âge de 75 ans, Jacques Godbout le cinéaste, l'écrivain, le journaliste, a encore du tigre dans le moteur et ne songe pas à la retraite de sitôt. «Je n'ai jamais travaillé! Soyons honnête! Le pire travail que j'ai fait dans ma vie, c'est sarcler le potager à Saint-Armand. Si on ne transpire pas, ce n'est pas du travail.»

Fruit d'un labeur sans labourage, son Autos biographie a été qualifiée du livre le plus réjouissant et le plus original de l'automne par mon collègue Pierre Cayouette, de L'actualité, qui y a renoué avec «l'essence de Godbout, son humour plein d'autodérision, sa douce ironie, son sens aigu de la narration et surtout son implacable lucidité».

Serait-ce un certain attendrissement qui vient avec l'âge, le Jacques Godbout que je connais depuis une vingtaine d'années ne m'a jamais semblé aussi modeste. Même dans son dernier ouvrage, il raconte qu'il a consulté la section «Carrières et Professions» de La Presse jusqu'à l'âge de 60 ans, histoire de prévoir un plan B pour faire vivre sa famille. La plume lui semblait un métier bien précaire et le syndrome de l'imposteur l'a tenaillé longtemps. «Tout le monde va à l'école, tout le monde apprend à écrire. Pourquoi moi? Pourquoi vous?», me dit celui qui m'a maintes fois encouragée à plonger du côté du roman et qui a fondé l'Union des écrivains québécois. Si le doute est nécessaire à la création, pas de doute que Godbout est resté créatif.

Lorsque je lui souligne ses excès de modestie, lui qui passe souvent pour prétentieux, il s'en amuse: «Les gens me connaissent mal. Je suis modeste naturellement. J'ai écrit ce livre pour ma génération, mes petits-enfants, parce que j'appartiens à une tribu, un groupe. Mon nombril ne m'intéresse pas et je ne fais pas dans l'autofiction.»

L'autobiographie s'inscrit plutôt dans le sens de l'histoire, témoin d'une époque révolue. Le livre de Godbout plaira à tous ceux qui ont traversé le siècle dernier grâce au moteur à explosion. Et Godbout ne se fait nullement sentimental ou nostalgique en remontant à bord de sa Coccinelle, de la Packard 1935 de son grand-père, du tracteur Ford à deux vitesses qu'il conduisait à dix ans, de sa Simca commandée par catalogue et impossible à garer à Paris.

Il ne se sent pas pétri de culpabilité non plus face à ce moyen de locomotion, un tas de taule utile. «Je n'ai pas l'auto coupable. Est-ce qu'on accuse les vaches d'exister? Et pourtant, elles polluent plus que les automobiles en Amérique du Nord. La notion de péché est aussi forte dans la religion écologique qu'elle l'était dans la religion catholique. On se cache. Les voitures sont devenues des maîtresses? C'est décourageant!»

De toute façon, le problème n'est pas tant l'automobile que ce qu'on met dedans, nommément le conducteur et le pétrole.

Et comme l'automobiliste a besoin de carburant lui aussi, nous terminons ce tour de l'île par un hot-dog relish-moutarde-chou-oignons à l'Orange Julep du boulevard Décarie, une autre balise sur la route des souvenirs. Devant le concessionnaire de Smart voisin, mon illustre chauffeur me lance: «Tiens, ça devrait être ma dernière voiture, une Smart, pour fermer le clapet à ceux qui m'accusent d'être baveux.»

Ce n'est pas moi qui le contredirai, j'aime les gars baveux. Surtout lorsqu'ils doutent d'eux-mêmes.

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cherejoblo@ledevoir.com

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Adoré: Le Petit Livre des répliques les plus drôles du cinéma (le cherche midi). Un livre que j'offrirais sans hésitation à Jacques Godbout, un cinéphile averti. Beaucoup de répartie, de grandes «lignes», de la finesse et de l'intelligence. On se rappelle des répliques célèbres comme celle de Michel Simon: «Avec ma gueule, il n'y a que les putes qui veulent de moi, et les bêtes qui m'aiment. Mais il vaut mieux avoir une sale gueule que pas de gueule du tout.» Le bouquin ne dit pas dans quel film, je compte sur vous pour me le retrouver...

Reçu: Les Pin-up, un rêve d'Amérique... d'Ève Lagarde. Un livre qui nous intéresse autant pour le texte que pour les illustrations. J'ai toujours eu un faible pour leur carrosserie aimable et leur sourire qui innocente la pause coquine. On se demande même si Boticelli peignait des pin-up en son temps. Un calendrier intemporel de garage est fourni avec le livre. Charmant.

Mis: De côté pour lecture ultérieure le livre Ennemis publics, un échange épistolaire entre Michel Houellebecq et Bernard-Henri Lévy (Flammarion Grasset). Ça commence par Houellebecq, qui écrit: «Cher Bernard-Henri Lévy, tout, comme on dit, nous sépare — à l'exception d'un point, fondamental: nous sommes l'un comme l'autre des individus assez méprisables. Spécialiste des coups foireux et des pantalonnades médiatiques, vous déshonorez jusqu'aux chemises blanches que vous portez. Intime des puissants, baignant depuis l'enfance dans une richesse obscène, vous êtes emblématique de ce que certains magazines un peu bas de gamme comme Marianne continuent d'appeler la "gauche-caviar", et que les périodistes allemands nomment plus finement la "Toskana-Fraktion". Philosophe sans pensée, mais non sans relations, vous êtes en outre l'auteur du film le plus ridicule de l'histoire du cinéma.» Bernard-Henri lui explique finement pourquoi il ne se défend plus d'être un salaud de bourgeois qui ne s'intéresse aux damnés de la Terre que pour mieux faire sa publicité: «Kant disait que la politique c'est le destin. Il se trompait. C'est la réputation qui est le destin. C'est la rumeur qui, dans nos sociétés ubuesques, est un des visages de la fatalité.» Ça promet. J'aimerais bien lire un exercice semblable entre Jacques Godbout et un de ses nombreux ennemis; ça risquerait d'être relevé, mettons.

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JOBLOG

Monsieur le président, je vous fais

une lettre, que vous lirez peut-être...

Cher M. Charest,

Je vous entendais, cette semaine à la télé, inciter les Québécois à défendre leur langue dans les commerces. Et exiger d'être servis en français, quitte à ressortir du magasin. Je me suis livrée à l'exercice trois fois récemment. D'abord chez Winners («Gagnants», en français). Aucun employé ne parlait français et le gérant était occupé au téléphone. J'ai laissé tomber et je n'y remettrai plus les pieds. Mais tout le monde s'en fout. C'est moi la perdante.

La fois suivante, chez Metro (le même où vous faites votre épicerie sous escorte), l'emballeur ne parlait pas français; il m'a répliqué qu'il venait de Colombie-Britannique et que les deux tiers du pays parlent en anglais. Autrement dit: «Get stuffed, lady».

Le gérant m'a expliqué qu'il ne trouvait pas de main-d'oeuvre «qualifiée» pour ce genre de poste et qu'il engageait même des immigrants qui ne parlent ni français ni anglais. J'ai poliment renoncé, mon fils était en train de dévorer le présentoir de chocolats.

La dernière fois, c'était à la librairie Olivieri, un temple de la culture universitaire francophone dans Côte-des-Neiges. La jeune fille qui balayait le plancher du bistrot ne parlait qu'en anglais. Ma mère m'a fait remarquer qu'elle n'était tout de même pas libraire. En plus, elle était mignonne. J'ai abdiqué.

Dans les trois cas, je serais ressortie du commerce que personne ne l'aurait remarqué. Est-ce que je dois aussi m'immoler dans un drapeau du Québec?

Vous admettez vous-même qu'il y a eu relâchement ces dernières années à Montréal. Eaton a fermé ses portes et les vieilles Anglaises ont levé les pattes. La population immigrante apporte avec elle son lot de nouvelles réalités et son bagage culturel.

Un examen de français pour entrer au Québec, ça vous semble vraiment négligeable comme mesure préventive pour protéger une langue en péril? La langue, comme disait Gilles Vigneault, c'est l'ADN de la culture.

Si je votais pour Mme Marois, ce serait en partie pour cette raison. Parce que la culture fait partie de notre richesse, au même titre que la Caisse de dépôt.

Joblo

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www.chatelaine.com/joblo
7 commentaires
  • Mélanie Mallamo Louis René Beaudin - Inscrite 14 novembre 2008 04 h 51

    Do they speak french in Canada?

    Joblo,

    À vous lire j'ai des frissons. J'habite depuis quelques mois à Istanbul et le Québec ne semble qu'être un mini point sur la map monde. J'ai un pincement sévère chaque fois que je dois expliquer que je viens du Canada. Je risque d'avoir un ulcère d'ici la fin de l'année. À mon "french accent", je me réjouis cependant d'être rapidement démasquée. God bless the french part! Je n'ai ainsi rarement eu autant l'opportunité de m'affirmer comme Québécoise. À cent mille lieux de ma patrie, je constate que ma langue est assurément l'ADN de mon identité et ce, même si je dois enseigner l'anglais pour le réaliser. Personne n'est parfait!

  • Normand Chaput - Inscrit 14 novembre 2008 05 h 04

    la jeune fille qui balayait le bistrot

    J,imagine qu'ils n'ont pas engagé une anglaise juste pour vous faire chier. Peut-être bien qu'ils n'ont pas trouvé cette perle rare soit une personne parlant français qui voudrait bien balayer le plancher.

  • Richard Brin - Inscrit 14 novembre 2008 06 h 16

    livres

    J'AI AIME TON ARTICLE TU ECRIS TOUJOURS BIEN J'AIME TON HUMOUR SUR TOUT QUAND TU DIS QUE TU VAS VOTER MAROIS....

    RICHARD BRIN STE-ADELE

  • eric turenne - Inscrit 14 novembre 2008 07 h 25

    Michel Simon

    C'est un extrait du "Quai des Brumes" de Carné,1938.Et le texte à été écrit par Jacques Prévert.

  • Pascal Barrette - Abonné 14 novembre 2008 09 h 35

    C'est le char qui nous mène

    Suave, Madame Blanchette, votre tour de char avec Jacques Godbout. Si les rêves vous intéressent, les pratiquant toutes les nuits, j'ai découvert que dans mon cas la voiture incarne ma liberté, ou son contraire, mon impuissance dans une situation. S'y greffent une série de symboles tels que volant, seul ou à trois, freinage facile ou ardu, avancée sur montée ou sans rue, accident dans le champ, autres passagers ou soi-même passager, parfois derrière le siège du conducteur pas de conducteur, présence ou non dans la cabine des êtres chers, cabine deux portes avec impossibilité d'en sortir coïncé à l'arrière...etc. Je n'achèterai jamais de deux portes. Pour le moment, je n'en ai aucune. Allo Dr Freud!

    Ma plus belle voiture fut une Volare station wagon. Malgré la rouille et le potty dont j'ai dû l'affubler, elle m'a rendu neuf ans de fidèles et loyaux services. Même mes fils s'en souviennent avec affectueuse dérision. C'est la seule qui mourût, stationnée devant ma porte. Elles ont d'habitude tendance à vous lâcher sur la route. Elle décida un beau jour, de ne plus s'allumer, tout simplement. J'ai récemment appris qu'en italien, Volare signifie «aimer».

    Si vous parlez de nouveau à Jacques Godbout, dites-lui que j'ai en ma possession un vieil album de photos originales des funérailles d'État de son grand-oncle Adélard qui pourrait l'intéresser, album rescapé lors d'un ménage ou déménagement dans son nouveau char d'une petite-cousine de Jean Lesage. Comme quoi, si autrefois c'était l'aviron, aujourd'hui c'est le char qui nous mène.

    En toute aménité,

    Pascal Barrette
    Ottawa