L'ours polaire est aussi victime d'une illusion

La population d’ours polaires de la région Baffin-Groenland a subi un recul de près de 30 % en une décennie, ce qui est énorme et pose un problème de survie du troupeau compte tenu du faible taux de reproduction des ours et de leur grande longévi
Photo: Agence France-Presse (photo) La population d’ours polaires de la région Baffin-Groenland a subi un recul de près de 30 % en une décennie, ce qui est énorme et pose un problème de survie du troupeau compte tenu du faible taux de reproduction des ours et de leur grande longévi

Les ours polaires ne sont pas victimes uniquement des changements climatiques, mais aussi d'un problème de perception de leur condition globale par les autochtones des régions de la terre de Baffin et du Groenland.

Le ministère de l'Environnement du Nunavut vient en effet de décider qu'il ne modifiera pas le quota annuel de chasse à cette espèce en déclin dans les régions polaires. Depuis des décennies, le quota alloué aux chasseurs est de 105 têtes du côté canadien alors qu'il est fixé à 18 du côté du Groenland, un pays qui exploite en réalité le même troupeau nordique. Mais selon les évaluations des chercheurs, la chasse à l'ours polaire serait dix fois plus importante au Groenland que ce que le registre officiel reconnaît, ce qui porterait le nombre de bêtes abattues à plus de 150 par année.

Or, selon les évaluations de l'état de ce cheptel, la population d'ours polaires de la région Baffin-Groenland était de 2100 en 1997. Elle se limiterait, neuf ans plus tard, à 1500 bêtes, un recul de près de 30 % en une décennie, ce qui est énorme et pose un problème de survie du troupeau compte tenu du faible taux de reproduction des ours et de leur grande longévité.

Les ours polaires sont devenus le symbole des victimes animales des changements climatiques à l'échelle mondiale. Et pour une fois, le symbole est près de la réalité, ce qui n'est pas toujours le cas quand on pense aux campagnes médiatiques des groupes animalistes internationaux contre la chasse aux phoques, une espèce dont le nombre est au moins trois fois supérieur aujourd'hui à ce qu'il était il y a une génération.

Il faut comprendre que la chasse à l'ours polaire est très lucrative. Les chasseurs inuits peuvent abattre un ours et vendre sa peau pour quelques milliers de dollars à des marchands. Mais le plus rentable demeure la vente de leurs permis de chasse à de riches chasseurs étrangers, lesquels paieront facilement près de 10 000 $ pour tenter leur chance pendant une semaine avec leur guide afin de rapporter le précieux trophée qui témoignera de leur aventure.

Le problème, toutefois, c'est que la chasse a un effet combiné avec les changements climatiques, tout aussi radical, sur la survie des 13 sous-populations de cette espèce que l'on recense dans le Grand Nord, nous expliquait hier Peter J. Ewins, le responsable des politiques de conservation au Fonds mondial pour la nature (WWF-Canada). Au moment de l'entrevue, le Dr Ewins nous parlait de Churchill, au Manitoba, où il était justement en train de suivre le comportement de jeunes femelles ursidées, qui abondent dans cette région où elles cherchent de la nourriture, au point de créer un problème de sécurité dans cette collectivité sur la rive ouest de la baie James.

Les ourses polaires, explique le chercheur, se reproduisent tous les trois ou quatre ans. Elles ne deviennent fertiles qu'autour de cinq ans si leur condition physique est bonne. Comme cette espèce vit près de 20 ans, la ponction sur les jeunes femelles sans oursons est importante, car les chasseurs n'arrivent à peu près pas à les différencier de jeunes mâles moins gros.

De plus, précisait ce scientifique, le taux de fertilité des femelles semble décroître quand leur état de santé décline, ce qui est désormais la règle avec la fonte prématurée de la banquise polaire et la réduction alarmante de sa surface globale, parce que ces étendues de glace sont leur moyen privilégié d'avoir accès aux phoques. Or c'est la chasse à ces phoques qui leur permet de se constituer des réserves de graisse dont dépendra leur survie en été lorsqu'ils se retrouveront en milieu terrestre, un milieu où leur blancheur rend très difficile l'approche des proies.

Leurs besoins de nourriture en été expliquent l'invasion croissante des ours dans la ville de Churchill ou dans le village inuit d'Arviat, un peu plus au nord, au point de menacer parfois leurs habitants. Non seulement, précise le Dr Ewins, la condition générale des ours accuse un déclin d'environ 20 % de leurs réserves, mais cela coïncide avec une augmentation du cannibalisme chez les femelles, qui hésitent de moins en moins à sacrifier leurs rejetons pour assurer leur survie.

Le refus du ministère de l'Environnement du Nunavut et du Groenland au cours des derniers jours de réduire les quotas de chasse est le résultat d'un affrontement avec le lobby des chasseurs inuits, certes, mais, plus profondément, entre deux cultures du savoir.

Les savoirs traditionnels ont souvent été négligés par les scientifiques, qui accordaient peu d'importance à ces légendes. Ils ont découvert qu'un examen attentif de certaines légendes, comme celle sur la disparition des outardes au fond d'un grand lac mythique pendant trois générations humaines, coïncidait avec les cycles d'abondance et de quasi-disparition de cette espèce. Transmises de façon orale d'une génération à l'autre, ces légendes bâties sur des siècles d'observations ont une haute valeur scientifique, et des chercheurs comme le Dr Ewins consacrent désormais beaucoup de temps à les décortiquer car il s'agit souvent de véritables archives historiques qui n'ont aucun équivalent dans notre arsenal scientifique moderne.

Mais ce savoir a son revers, soit une base perceptuelle souvent limitée. Une vieille Indienne crie me disait un jour à la baie d'Hudson qu'elle craignait que le mercure des barrages du projet Grande-Baleine ne contamine les bleuets et les framboises, qui allaient absorber une eau éventuellement contaminée dans le sol! Les chasseurs, eux, se disent qu'il y a encore des ours puisqu'ils en voient. Mais ils n'ont pas la vue d'ensemble que donnent les inventaires aériens, la mesure de la condition générale des bêtes, etc.

«Vous avez raison, c'est exactement le coeur du problème, commente le Dr Ewins. J'irais même plus loin: on assiste présentement à la montée d'un fort sentiment anti-science chez les Inuits parce qu'ils se sentent menacés par notre science, qui met l'accent sur le principe de précaution, une logique qui leur est étrangère parce qu'elle est basée sur des outils prévisionnels qu'ils n'utilisent pas. Ils se cachent la tête dans la neige et ce n'est pas la première fois.»

Le chercheur raconte comment le «déni pratiqué par des organisations inuites en ce qui concerne le phénomène de la surexploitation» explique la quasi-disparition du béluga dans la baie d'Ungava. Pêches et Océans n'a pas pu les convaincre de réduire leur chasse aux bélugas, un scénario qui s'est répété sur l'île de South Hampton, au nord de la baie d'Hudson, aux dépens du troupeau de caribous.

Les ours polaires de l'île McClintcock, à l'est de la baie de Cambridge, près de l'Alaska, ont aussi été décimés par la surchasse, leur population passant de 900 à près de 300. Mais les États-Unis ont interdit l'importation de tout trophée à leurs riches chasseurs tant que le Canada ne prendra pas des mesures pour restaurer cette population. La chasse a donc été arrêtée et la population commence à s'y rétablir, mais cela prendra du temps en raison du faible taux de renouvellement de cette espèce.

Pour Peter Ewins, le refus du Nunavut et du Groenland de mettre en place une politique de restauration de la population d'ours polaires va certainement provoquer de fortes réactions du côté de l'Union européenne et des États-Unis, qui ont placé cette espèce sur la liste de leurs espèces menacées. Le maintien des quotas en place depuis des décennies, dit-il, est «complètement incompréhensible de la part du gouvernement du Nunavut et embarrassante pour l'ensemble des Canadiens».

Mais qu'il s'agisse des impacts d'un parc automobile trop énergivore, de l'absence de règles actuelles de réduction des gaz à effet de serre au niveau fédéral ou de la perte de biodiversité attribuable, par exemple, à nos grands barrages, dont tout le monde souhaite la construction pour créer de l'emploi, notre myopie est pire que celle des Inuits. En effet, notre culture, à nous, n'est-elle pas censée intégrer depuis le secondaire l'approche scientifique et le principe de précaution?

n Lecture: Vers une gouvernance de l'eau au Québec, un collectif sous la direction de Catherine Choquette et d'Alain Létourneau, Éditions Multimondes, 364 pages. Voilà un tour d'horizon de certains aspects de la politique de l'eau, promulguée en 2002, un tour d'horizon qui se veut «constructif». D'approche didactique, ce livre décrit bon nombre de gestes administratifs et réglementaires posés par Québec et les efforts des citoyens pour investir notamment les organismes de bassin versant. Mais il ne dresse pas un portrait des retards accusés dans plusieurs domaines, comme celui des économies d'eau potable et de la pollution agricole, et ne fait pas le bilan des impacts des omissions béantes de cette politique en ce qui a trait au développement de l'hydroélectricité et de l'agriculture, des milieux humides et de la protection riveraine notamment.