La critique et Internet

À Cinemania, lundi après-midi, six critiques de cinéma, dont moi-même, étions réunis sur la scène de l'Impérial pour discuter de notre métier, de ses perspectives d'avenir et de son potentiel de survie dans un monde médiatique en constante évolution. De nos discussions, écoutées par un public restreint puis alimentées par ses questions, Internet a occupé une bonne place.

Je mentirais si je vous disais qu'il s'est dit là-bas des choses transcendantes ou vraiment nouvelles. Je mentirais aussi si je vous disais que la compagnie était de mauvaise qualité, loin s'en faut. Mais nos points de vue — ceux de Brendan Kelly (The Gazette), Marc-André Lussier (La Presse), Liam Lacey (The Globe and Mail), Catherine Perrin (Radio-Canada), Alain Spira (Paris Match) — ont convergé un peu rapidement: Internet, ses blogues et ses forums, inquiétait il y a cinq ans, et l'inconnu subsiste encore quant à la juridiction intellectuelle de cette zone d'expression libre, dans laquelle s'entassent pourtant, pêle-mêle il est vrai, les contenus de la plupart des journaux d'Occident.

Même après le débat, la question est restée accrochée dans mon esprit de critique pas si vieux pas si jeune né et à l'ère de l'imprimé. Comme la plupart d'entre vous sans doute, je peux me passer du téléphone pendant deux jours, mais ne saurais me passer d'Internet plus d'une heure. Dans mon cas, parce que la presse cinématographique s'adressant aux professionnels du cinéma (variety.com; screendaily.com, etc.) s'y trouve et s'exprime au quotidien. Même que celle-ci n'a jamais été aussi accessible aux cinéphiles de toutes allégeances, en clair le plus souvent, par abonnement le reste du temps.

En outre, comme le rappelait mon confrère Brendan Kelly, du quotidien The Gazette (il est aussi correspondant pour Variety), des sites comme metacritic.com et rottentomatoes.com, que je consulte quotidiennement, donnent aux cinéphiles un aperçu (surmonté d'une évaluation numérique souvent vaseuse du degré de satisfaction de l'auteur) de tous les textes critiques parus dans la presse anglo-saxonne, journaux, magazines et webzines confondus, avec hyperliens vers les textes complets. Côté francophone, le site français allocine.fr offre à ses internautes des extraits de critiques parues dans Le Monde, Le Figaro, Télérama et plusieurs autres. Chez nous, avec des moyens plus modestes, mediafilm.ca suit la tendance.

Nous avons dépensé tant d'énergie dans les dernières années à appréhender, puis à dénoncer la prolifération de blogueurs peu instruits et de forums mal éclairés dans Internet (ils sont là et faciles à trouver), que nous avons oublié de dire et de diffuser la nouvelle à l'effet que la critique professionnelle s'y affiche aussi et qu'elle n'a jamais été aussi démocratiquement accessible. Un cinéphile montréalais peut désormais trouver dans le Los Angeles Times, ou dans Télérama, un critique de cinéma à sa mesure. Pareillement, ledevoir.com compte bon nombre de lecteurs hors frontières.

Comme Jonas, nous sommes déjà dans le ventre de la baleine. Nous n'en mourrons pas, bien au contraire. La critique sera, elle l'est déjà en partie, revigorée par l'apparition, en marge de la presse écrite et électronique (considérées comme «officielles»), d'aspirants successeurs qui y ont trouvé un espace pour s'exprimer. J'aurais aimé avoir pareil lieu d'expression quand j'avais 20 ans. Certes, les opinions exprimées dans le Web ne sont peut-être pas toujours très «éduquées». Mais certaines le sont. Beaucoup de sites personnels diffusent n'importe quoi, sont écrits par n'importe qui. Mais pas tous. À y regarder de plus près, il me semble même que la médiocrité et la qualité, dans la presse «libre» d'Internet, s'expriment dans d'égales proportions à celles qu'on retrouve dans la presse écrite «officielle».

Lève-toi et marche, cow-boy

Hugh Jackman ne doit pas mourir. C'est du moins le verdict des spectateurs invités à participer aux projections-tests d'Australia, la grande fresque épique de Baz Luhrman (Romeo + Juliet, Moulin Rouge), qui prend l'affiche chez nous le mercredi 26 novembre. Ce dernier a donc accepté de réécrire une partie de l'épilogue de son film afin de satisfaire la 20th Century Fox, qui le pressait de laisser vivre le cow-boy rustre et sexy avec qui le personnage de Nicole Kidman, qui joue une aristocrate anglaise devenue propriétaire terrienne, a une histoire d'amour inattendue alors que les bombes japonaises (le film est campé pendant la Seconde Guerre mondiale) pleuvent sur le continent. Cet affront à la licence artistique d'un auteur parce qu'une conclusion heureuse serait plus susceptible de générer du gros box-office qu'un dénouement tragique, pensent ceux qui ont oublié Love Story.

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Collaborateur du Devoir