Médias: De la convergence et autres restes

Vidéotron qui fait face cette semaine à une grève majeure, BCE en sérieuse restructuration, AOL Time-Warner qui enregistre des pertes jamais vues, Vivendi Universal qui voit sa cote de crédit attaquée, bref plus que jamais le grand mythe de la convergence est en difficulté, avec toutes ces méga-entreprises de communication qui ravalent leur orgueil après nous avoir chanté les mérites de la convergence.

Ce sont les amis du groupe québécois VDL2 qui doivent bien s'amuser, un groupe-conseil qui prédit depuis deux ans l'échec de la convergence... et qui prédit aussi le démantèlement de la plupart de ces grandes entreprises de communication dans les prochaines années.


Pourquoi revenir encore sur ce sujet? Probablement pour enfoncer encore un fois le même clou, à savoir que le débat public sur la concentration des médias semble toujours aussi déficient dans l'ensemble des médias.


Convenons d'une chose: concentration des médias et convergence des contenus ne sont pas nécessairement la même chose. Mais les deux concepts vont souvent de pair. Car ces entreprises qui achètent journaux, magazines, réseaux de télévision et sites Internet pour créer toujours plus de concentration dans le monde des médias veulent également rentabiliser leurs investissements en fusionnant des contenus, en faisant converger les contenus de leurs médias sur de nouveaux supports de diffusion.


La course à la convergence a commencé en janvier 2000 avec la fameuse fusion de AOL (America On Line) avec Time-Warner. Deux ans plus tard cette fusion AOL Time Warner réalisait au premier trimestre de 2002 une perte nette historique de 54,24 milliards de dollars, du jamais vu dans l'histoire des entreprises américaines. Son rêve d'un nouveau système de consommation des produits Time-Warner autour des services Internet de AOL s'écroule.


De son côté Vivendi Universal, autre vaisseau amiral de la convergence, a appris vendredi dernier que l'agence Moody's réduisait sa cote de crédit. Vivendi avait lancé au printemps 2000 un portail Internet, Vizzavi, une plate-forme multimédia qui devait diffuser les contenus de l'entreprise sur Internet, en télévision interactive, sur les téléphones mobiles. Vizzavi, qui était au coeur de la stratégie de convergence de Vivendi, a subi l'année dernière une perte d'exploitation de 574 millions d'euros. Ce portail Internet, dont la valeur avait déjà été évaluée à 25 milliards d'euros, ne vaut carrément plus rien selon la firme JP Morgan citée dans Le Monde de vendredi dernier.


Au Canada les deux entreprises qui promettaient le plus en matière de convergence pansent leurs plaies. BCE est en pleine restructuration/rationalisation; elle se déleste de Téléglobe, son PDG Jean Monty quitte le navire et ses profits ont baissé de 66 % au premier trimestre de 2002.


De son côté, Quebecor vient de sabrer dans sa filiale Internet Netgraphe et l'entreprise fera face cette semaine à une grève chez Vidéotron qui s'annonce sans pitié. Ici ce sont les employés de Vidéotron qui font le lien avec la convergence, en affirmant qu'ils sont victimes de rêves de grandeur de Quebecor qui leur fait payer le prix de ses difficultés financières après avoir vu trop grand, après avoir payé trop cher pour Vidéotron/TVA.


On verra comment ce discours politico-syndical se développera dans les prochains jours, mais, pour le moment, on constate que Quebecor multiplie à un niveau inégalé les promotions croisées entre ses différentes filiales pour réaliser le plus de profits rapides, vendant TVA en une du Journal de Montréal, accentuant la vente de disques chez Archambault par l'entremise de son site Internet Canoe et ainsi de suite.


Cette fabuleuse machine promotionnelle laisse la profession journalistique sans voix. Et quand elle suscite des réactions c'est souvent pour aggraver le problème, comme lorsqu'une chaîne publique comme Radio-Canada, censée appartenir à tous les citoyens, décide au mépris de toute éthique de s'allier au plan promotionnel avec les journaux Gesca pour contrer le mariage Quebecor/TVA, un geste qui suscite aussi un rapprochement journalistique entre Radio-Canada et La Presse et qui encourage La Presse à se lancer dans la production d'émissions de télévision, comme ce sera le cas dans les prochains mois (vous croyez vraiment que les premiers clients de ce nouveau producteur télé «La Presse» seront TQS ou Télé-Québec?)


Beaucoup de travail donc pour ce groupe de 50 citoyens éminents (de Claude Ryan à Charles Taylor et de Margaret Atwood à Naomi Klein) qui viennent de demander au gouvernement fédéral de créer une commission d'enquête indépendante sur la concentration des médias, constatant que la propriété croisée de la presse écrite et radiotélévisée dans un même marché, «une pratique interdite ou limitée dans de nombreux pays, est devenue la norme au Canada».