Perspectives - Que les banques jouent leur rôle

Il peut être agaçant de voir les institutions financières sans cesse quémander la réciprocité lorsqu'un effort gouvernemental est consenti, et s'asseoir sur leur montagne de liquidités dès qu'une tempête menace à l'horizon. Pour reprendre le rappel de Louis Vachon, président de la Banque Nationale, les banques ne sont pas redevables uniquement auprès de leurs actionnaires. Elles sont aussi des agents de développement économique.

On le sait. Les banques ne prêtent pas de parapluies lorsqu'il pleut. Mais cela dit, il faudrait que ces institutions comprennent qu'elles ne jouent pas leur rôle présentement. Qu'elles sont parmi les premières touchées par cette récession qu'elles alimentent par leur frilosité à accorder du crédit. La crise financière n'en est plus une de rareté des liquidités, mais bien plutôt une crise de circulation de ces liquidités. Pendant que les autorités gouvernementales et monétaires multiplient les initiatives visant à inonder le système, ces banques restent présentement assises sur un montant record de cash disponible.

Partout en Europe, aux États-Unis et même au Canada, les autorités exhortent les institutions financières à sortir de leur torpeur, à ouvrir le robinet et à rétablir un flot de circulation normal des liquidités. Pour un, le président français Nicolas Sarkozy ne rate plus une occasion de rappeler les banques à leurs responsabilités. On ne parle pas de revenir aux excès à l'origine de la crise. Mais on invite les institutions prêteuses à étendre leurs champs d'activités au-delà de la cote triple A.

Présentement, alors que le marché interbancaire commence à peine à se détendre, tout ce qui se trouve sous la barre des titres du gouvernement fédéral ou qui sont garantis par le gouvernement central trouve difficilement preneur. Au Canada, selon des intervenants sur le marché des titres obligataires, tout ce qui se trouve sous le niveau gouvernemental (quelques obligations de gouvernements provinciaux, celles des municipalités et, surtout, les titres obligataires des entreprises) est en définitive paralysé. Cela vaut aussi pour les facilités de financement de moyen et long termes.

Pour le court terme, aux États-Unis, la Réserve fédérale joue déjà le rôle qui n'est pas le sien en temps normal, soit celui de prêteur s'activant sur le marché monétaire et auprès des entreprises émettrices de papiers commerciaux. Ici, le Conference Board a invité hier le gouvernement fédéral à examiner la possibilité de devenir un pourvoyeur de crédit de dernier recours auprès des entreprises viables mais qui voient leur source habituelle de crédit être bloquée. On va loin!

À l'échelle planétaire, le directeur général de l'Organisation mondiale du commerce (OMC), Pascal Lamy, a parlé hier d'un financement du commerce mondial «gravement détérioré». Reprenant le point de vue des financiers, il a évoqué un manque de liquidités pour le financement des crédits soutenant le commerce, et un contexte de réévaluation générale des risques due autant à la crise financière qu'au ralentissement de l'économie mondiale. «La question est d'autant plus cruciale que 90 % du commerce international est basé sur des crédits à court terme», a soutenu l'OMC. Évidemment, on appelle encore à une intervention des gouvernements.

Les gestes posés sont déjà pourtant astronomiques. S'y ajoutent la réduction à répétition des taux directeurs, l'injection de fonds répétée des banques centrales et l'élargissement des titres admissibles aux opérations de prise en pension.

Pour sa part, l'aide gouvernementale, également éloquente, est déjà dirigée directement aux institutions par une prise de participation au capital-actions. Hier, le secrétaire au Trésor américain, Henry Paulson, a joint les rangs en retenant le modèle britannique et en reconfigurant le programme d'aide de 700 milliards pour lui donner une forme d'achat d'actions bancaires. Le plan original, prévoyant plutôt le rachat d'actifs invendables, se voulait beaucoup trop complexe et trop long d'application. On peut imaginer la difficulté d'évaluation des éléments d'actif et l'incertitude quant à leur revente éventuelle, sans compter le poids que ces opérations risquaient d'avoir sur les finances publiques. L'investissement direct dans le capital-actions permet d'anticiper une récupération éventuelle des fonds publics beaucoup plus importante. Elle permet également d'accompagner le tout de conditions ramenant les banques à de meilleures pratiques et à une action plus sensible sur le marché du crédit.

Au Canada, le gouvernement fédéral a gonflé hier à 75 milliards son programme d'achat de prêts hypothécaires assurés afin d'atténuer les pressions sur le financement de moyen et long termes. Ottawa veut également abaisser les pressions sur le loyer du financement en amputant de 25 points de base la tarification de la Facilité canadienne d'assurance aux prêteurs et en renonçant à une surprime automatique de 25 points de base lorsque la garantie gouvernementale est sollicitée. Parallèlement, le Bureau du surintendant des institutions financières s'est fait accommodant en élargissant la base de calcul des ratios de fonds propres réglementaires auxquels sont soumises les banques. Et la Banque du Canada a ajouté à son apport en liquidités au système financier en élargissant l'éventail de titres admissibles offerts en garantie.

Après tant d'efforts venant des autorités gouvernementales et monétaires, ne serait-il pas normal d'espérer que les banques commencent à jouer leur rôle?
5 commentaires
  • Mathieu Demers - Inscrit 13 novembre 2008 01 h 38

    J'adore votre journal...

    Lorsque la crise a éclaté, vous, les biens-pensants, ainsi que le très moralisateur Nicolas Sarkozy, vous avez proclamé: "Voilà encore ce capitalisme sauvage, cette liberté qui dérape ! Les libertés individuelles, c'est rien s'il n'y a pas un État pour venir leur dire comme agir ! Il faut réglementer ces vils néo-libéraux, vampires et exploiteurs !".

    Le problème à la base de la crise était que l'État américain a forcé les prêteurs à "prendre plus de risques" dès lors que des gens voulaient une hypothèque pour l'achat d'une maison. On a nommé cela le "Community Reinvestment Act".
    Le gouvernement garantissait alors que les quelques dossiers insolvables seraient refilés aux géants parapublics Freddie Mac et Fannie Mae.

    La demande en nouvelles maisons a été forte, la valeur des maisons a donc généralement monté, les taux d'intérêts à payer aussi. Donc, on a eu une cascade de faillites personnelles, puis celles des banques forcées de prêter puisque les géants parapublics ont aussi croulés auparavant.

    Les banques qui survécurent recommencent à être prudentes avec le crédit facile. Elles ont vu que ce que le gouvernement leur demande, c'était d'être économiquement irresponsables (à l'image de nos politiciens qui cumulent déficit sur déficit). Plusieurs travaillent aujourd'hui à restructurer les banques en problème qu'elles rachetèrent.

    Aujourd'hui, qu'est-ce qu'on entend dire des biens-pensants et de Nicolas Sarkozy ?
    Prêtez plus ! Sinon, on va vous forcer à "prendre plus de risques" !

    Vous ne trouvez pas ça ironique ?

    Encore une fois, les élitistes et un leader interventionniste qui veut "réformer le capitalisme" risquent dans les prochains jours de demander aux divers gouvernements de contraindre ces vils capitalistes, exploiteurs et vampires néo-libéraux de prêter plus !

    D'abandonner, de nouveau, d'être responsables pour ne pas recréer ou aggraver la présente crise !

    Laissez donc le marché agir librement !
    Laissez-le absorber et réformer seul les joueurs nuisibles, ceux à qui nos gouvernements donnent des millions pour les préserver !

    Laissez-le libre tout comme devraient l'être aussi les choix de vie des individus et des divers groupes dans notre société globale.

  • Michel Samson - Inscrit 13 novembre 2008 12 h 12

    Vivre à crédit...

    Je viens d'une double tradition familiale où le recours au crédit est vu non pas comme un geste normal mais comme un pis-aller à éviter autant que possible.

    J'ai dû apprendre à défaire cette forme de pensée chez moi mais en gardant l'instinct de base que le crédit doit être un outil et non un recours absolu. Ergo, j'essaye de gérer mon quotidien en recourant le moins possible au crédit si je ne vois pas comment je puis aisément rembourser ce que j'emprunte. Et j'identifie ce comportement comme étant strictu sensu du gros bon sens. Cela s'applique tant au plan personnel qu'en gestion des affaires.

    Je ne me cite pas comme exemple, rassurez-vous. Mais lorsque je vois qu'une économie comme la nôtre ou pire, celle de nos voisins du Sud peuvent être mises en péril et déséquilibrer l'ensemble des économies mondiales justement à cause d'un recours obsessionnel au crédit sous toutes ses formes incluant les pires, je me demande...

    Nous n'avons rien compris des crises économiques antérieures et ne nous apprêtons pas à comprendre beaucoup plus cette fois-ci encore. L'évolution ne serait-elle un cercle, un peu comme le mythe du serpent qui avale sa queue ?

  • Jean-François Vinet - Inscrit 13 novembre 2008 12 h 26

    Le rôle des institutions financières

    Dans un premier temps, l'auteur affirme que le gouvernement a joué son rôle et qu'il revient maintenant aux institutions financières de jouer le leur.

    Nous aborderons le raisonnement de l'auteur sur 2 fronts. Le premier: examiner le rôle des institutions financières et expliquer pourquoi les interventions de l'état ne fonctionnent pas et ne fonctionneront pas. Le second: analyser l'état des choses dans une perspective qui prend en compte le consommateur.

    L'auteur indique dans son texte que les banques ne jouent pas leur rôle. Je trouve, au contraire, qu'elles le jouent à merveille dans le champs d'intervention qui leur est propre. Les institutions financières n'existent pas pour «faire des prêts». Elles existent pour faire des prêts rentables. Individuellement, les institutions financières ont aussi pour objectif de maximiser leur profit. En ce sens, si les institutions financières conçoivent que les demandes d'emprunts qui lui sont proposées de la part des consommateurs et des entreprises sont trop risquées ou qu'elles ne semblent pas rentables à terme, elle ne prêtera pas. Peut-on vraiment s'attendre à un comportement différent de ces entreprises spécialisées dans le prêt ? Dans ce contexte, l'état aura beau mettre des carottes dans le bilan des institutions financières, celles-ci ne prêteront pas.

    Il manque aussi un point de vue qui me semble extrêmement intéressant dans l'article de l'auteur: celui qui prend en compte le consommateur ? Se peut-il qu'un nombre important de consommateurs ne peuvent s'endetter davantage ? Le poids de leur dette est-il devenu trop important. Qu'est-ce que l'état compte faire pour alléger leur situation ? Je crois avoir lu dernièrement que, malgré la baisse du taux directeur, les banques ne diminuaient pas leur taux d'intérêt pour combler les pertes dues au papier commercial... Parallèlement, le taux d'intérêt sur les cartes de crédit ne devrait-il pas, au moins, suivre les variations du taux directeur. Pour l'instant, il semble qu'il n'en est rien et cela pèse sur la capacité des consommateurs à stimuler l'économie en achetant des biens durables ou non-durables.

    Finalement, ce que vous demander M. Bérubé, c'est peut-être une banque du gouvernement du Canada. Une banque qui a pour mission d'accroître la richesse de l'ensemble des Canadiens et non pas un système bancaire où un ensemble d'entreprises ont comme objectif individuel d'accroître la richesse de ses actionnaires. Cette idée, que je me permets de vous soutirer, est nouvelle. Peut-être le gouvernement canadien pourrait commencera à octroyer des prêts via son réseau de bureau de poste.

    Jean-François Vinet

  • Raynald Blais - Abonné 13 novembre 2008 13 h 14

    Cauchemar Financier

    J'ai rêvé qu'une crise périodique
    Du libre marché
    Se déclenchait à l'instant.
    Le genre de crise provoquée
    Par d'intenses contradictions.

    Produire pour vendre,
    Acheter pour vendre.
    Plus d'acheteur!
    Acheter pour raréfier,
    Produire pour détruire.

    Comme un gros orage
    À grands coups de tonnerre et d'éclairs,
    La crise démarrait en crise financière.

    Représentants du gouvernement
    Et banquiers prévoyants
    Devant la crise s'éternisant,
    Pillaient les fonds publics déclarant :
    Une fois tous les parapluies saisis,
    L'orage se dissipera de lui-même.

    Puis l'orage éclatait semant,
    Faute de pouvoir nous procurer
    Les fonds pillés par les banquiers,
    Vents, pluie, bourrasques,
    Pleurs, morts et agonie.

    Brusquement, j'ai sursauté
    Comprenant que j'étais éveillé.

  • Maco - Abonné 13 novembre 2008 15 h 47

    Les théories de l'absurde...

    Je n'ai rien contre le fait que le marché puisse «s'autoréguler».
    C'est vrai! J'aimerais que ceux qui ont profité le plus du système paient. Mais vous savez quoi? Il n'en est rien. Les très influents «hommes d'affaires» ne souffriront pas de cette crise. Non! Ce sont ceux qui perdront leurs emplois par la cupidité des autres.
    C'est comme la guerre. Je n'ai rien contre. Mettons tous les généraux dans une salle et ils vont la faire. Non! Ce sont de simples (désolé) soldats qui vont se faire sauter la margoulette.
    Alors, vos belles théories d'auto correction et autres, vous savez, vous pouvez les mettre à la poubelle. De toute façon, elles fonctionnent tant et aussi longtemps que vous croyez être à l'abri. N'est-ce pas? Le malheur des autres ne nous touche pas puisque ce sont les autres et pas moi. Belle mentalité.