Double déficit

Le 1er octobre, lors du premier débat des chefs, le chef libéral fédéral, Stéphane Dion, surprenait tout le monde avec la divulgation d'un plan en cinq points pour faire face à la crise financière et économique qui planait.

Stéphane Dion promettait, dans les 30 jours suivant son assermentation comme premier ministre, d'exiger une évaluation rapide du système canadien de réglementation financière et de consulter les principaux économistes indépendants pour faire le point sur la situation économique. Il promettait de présenter rapidement une mise à jour économique, de réunir les premiers ministres pour coordonner leurs réponses à la crise et de travailler avec eux pour accélérer les investissements dans les infrastructures et les industries de pointe.

La réponse conservatrice avait été immédiate. Stephen Harper avait accusé M. Dion de «paniquer». Son parti avait aussitôt diffusé un communiqué pour parler d'une «combine». Le 2 novembre, le PC en remettait: «Pourquoi M. Dion et les libéraux veulent-ils que les Canadiens attendent l'issue des élections pour révéler leurs véritables intentions? Stéphane Dion pose un risque qui n'en vaut pas la peine.»

Le 15 octobre, moins de 24 heures après la fermeture des bureaux de scrutin, Stephen Harper affirmait que le mandat que venaient de lui confier les Canadiens lui «permet[tait] d'aller de l'avant» avec son propre plan... qu'il a dévoilé le lendemain du vote. Il s'engageait, entre autres choses, à prendre les mesures nécessaires pour aider le secteur financier canadien, à convoquer le Parlement dès l'automne, à présenter une mise à jour économique avant la fin novembre, à poursuivre l'examen des dépenses fédérales et à convoquer une réunion des premiers ministres pour discuter d'économie. Un plan, en somme, fort semblable à celui proposé par Stéphane Dion, à une importante exception près. Il n'était nulle part question de l'accélération des investissements dans les infrastructures et le secteur manufacturier.

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La boucle a été refermée lundi, en compagnie des premiers ministres provinciaux. «Nous sommes tous d'accord, je pense, [sur le fait] que nous devrions assister à une accélération des dépenses pour les infrastructures», a dit M. Harper à l'issue de la rencontre.

Comme le dit le dicton, il n'y a que les fous qui ne changent pas d'idée et il n'y a rien de mal, au contraire, à ce que le chef conservateur en soit venu à reconnaître la nécessité d'agir. Mais si, le 15 octobre, il savait ce qu'il comptait faire, pourquoi ne pas en avoir fait état deux jours plus tôt aux électeurs?

La même question se pose en ce qui a trait au déficit. Stephen Harper n'a cessé de répéter, durant la campagne, que la recette libérale mènerait directement vers un déficit. Les économistes évoquaient pourtant le danger de voir la crise financière et le ralentissement économique influer négativement sur l'équilibre budgétaire fédéral, qu'importe le parti au pouvoir. Plus la campagne avançait, plus le spectre du déficit se précisait. Stephen Harper, lui, jurait toujours qu'il n'y en aurait pas sous son règne.

Trois jours à peine après le vote, il changeait de chanson. Il prévoyait un budget équilibré pour l'année en cours, mais ne pouvait se prononcer pour les années suivantes. Son ministre des Finances, Jim Flaherty, et lui ont ensuite préparé les esprits à la possibilité d'un déficit, aidés en cela par nombre d'économistes, dont ceux de l'Institut C. D. Howe que M. Harper est allé rencontrer la semaine dernière à Toronto.

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Le Parti conservateur se moquait de Stéphane Dion parce qu'il voulait prendre 30 jours pour passer à l'action, mais M. Harper ne semble pas plus pressé. Il a avoué s'être présenté à la rencontre des premiers ministres pour les écouter et les mettre au fait de la position canadienne lors de la rencontre du G20 de la fin de la semaine. Les décisions viendront plus tard, à la prochaine rencontre des premiers ministres prévue pour janvier, par exemple. La mise à jour économique promise d'ici à la fin novembre pourrait aussi permettre d'en savoir plus sur les intentions du gouvernement.

Au lendemain des élections, les partis d'opposition ont offert leur coopération pour faire face à la situation économique. Lundi, la même bonne volonté prévalait à Ottawa, au dire de tous les premiers ministres. Les Canadiens peuvent trouver un certain réconfort à voir les chefs de gouvernements et de partis résolus à travailler de concert. Il est vrai qu'ils sont tous dans le même bateau et, s'il coule, ils paieront tous.

Pour Stephen Harper, cependant, le premier test viendra avec la mise à jour économique que présentera le ministre Flaherty. On connaîtra alors le véritable état des finances publiques et les nouvelles prévisions économiques fédérales. Mais on saura surtout si les conservateurs ont une vision cohérente de la route à suivre, tant pour faire face à la situation économique que pour protéger la santé à long terme des finances publiques.

Dans le contexte actuel, un déficit est une forte probabilité, ce qui ne serait pas une catastrophe pour autant qu'il reste ponctuel. Pour cela, il faut un plan. En campagne, un journaliste a demandé à M. Harper où la hache tomberait pour éviter un déficit, il avait refusé de répondre, parlant d'«un scénario hypothétique ridicule». On ne sait donc pas ce que son gouvernement a en tête. La transparence sera-t-elle au rendez-vous à la fin du mois?

Depuis l'élection du 14 octobre, les conservateurs ont généralement donné l'impression d'improviser ou, pire, d'avoir caché leur jeu, et les cautions toutes fraîches des économistes et des premiers ministres ne suffisent pas à expliquer les récents et abrupts virages de Stephen Harper. Pour cette raison, le premier déficit affiché par les conservateurs est un déficit démocratique. Il leur revient de profiter de la reprise des travaux parlementaires la semaine prochaine et de la présentation subséquente de la mise à jour économique pour commencer à l'effacer.

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mcornellier@ledevoir.com
1 commentaire
  • Roland Berger - Inscrit 12 novembre 2008 09 h 21

    Bon élève !

    Harper et Dion ont beaucoup appris de Jean Chrétien. Le premier, la fourberie, le second, l'efficacité. Comme nous le savons tous maintenant, la fourberie a gagné.
    Roland Berger
    St-Thomas, Ontario