La crise inattendue

La liste des graves problèmes qui pourraient s'accumuler au cours des premiers mois de la nouvelle présidence américaine ne cesse de s'allonger: crise financière, fermetures d'usines, nouveau défi russe, instabilité afghano-pakistanaise, nucléaire iranien...

Une fois passé l'émoi magique du 4 novembre, une fois savourés les commentaires sur son caractère «historique» et «profondément symbolique», la réalité n'a pas tardé à se rappeler au souvenir d'Obama. Obama qui, dans sa sobriété caractéristique, a systématiquement refusé de jouer l'emphase et le prophétisme, alors que les commentateurs rivalisaient, eux, de superlatifs extasiés.

Les deux jours suivant l'élection, la plupart des Bourses ont chuté de façon spectaculaire: sur les parquets, aucun «effet Obama»! Dans l'industrie automobile, les nouvelles alarmantes se sont précipitées. De Russie, un discours glacial et détonant du président Medvedev n'annonçait rien de moins qu'une nouvelle «crise des missiles».

Au Pakistan — où Barack Obama a justement envie d'intervenir encore plus et de façon plus musclée —, de nouveaux raids meurtriers contre les civils ont davantage fait haïr l'Occident dans cette région du monde. Au Congo, la guerre régionale du Kivu s'est internationalisée avec l'implication de plus en plus claire du Rwanda, allié américain, et peut-être aussi de l'Angola.

Passés presque inaperçus dans les nouvelles, le Mexique et la Colombie ont connu ces derniers jours des regains inquiétants de violence liés au trafic de la drogue et à la guerre des gangs.

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Tout cela est bien inquiétant, et certains de ces fronts viendront sans doute solliciter l'attention du nouveau président au cours des prochains mois. Mais, si on regarde le passé, on constate que les crises «prévisibles» ou «annoncées» ne représentent que la moitié de l'Histoire... et pas forcément la plus importante.

D'une manière caractéristique, aux États-Unis, les nouveaux présidents sont mis à l'épreuve, au cours de leurs premiers mois, par un événement international que personne ou presque — et certainement pas la Maison-Blanche — n'avait vu venir. C'est la «crise inattendue» qui teste l'étoffe des chefs d'État, celle qui marque la présidence naissante pour le meilleur ou pour le pire.

C'est à cela que faisait allusion le nouveau vice-président, Joe Biden, bon connaisseur de l'histoire diplomatique, lorsqu'il a déclaré, au cours de la campagne: «Notez-le bien: nous aurons une crise internationale dans les six premiers mois de la présidence de Barack Obama. Les ennemis des États-Unis vont provoquer le nouveau président pour tester sa détermination.»

En 1993, à peine installé à la Maison-Blanche, Bill Clinton avait fait face à l'épreuve de l'engagement humanitaire américain en Somalie, légué par son prédécesseur juste avant son départ, et qui s'est révélé un désastre. Clinton s'est repris à son deuxième mandat avec une action généralement saluée dans les Balkans, mais l'équipée somalienne fut un terrible «baptême du feu» pour Clinton.

En 1962, la crise des missiles de Cuba fut le grand «test positif» de John F. Kennedy. Extraordinaire de sang-froid, il s'en tira avec tous les honneurs, forçant les Soviétiques à battre en retraite, faisant ainsi oublier les pénibles balbutiements de ses premiers mois (marqués notamment par le débarquement désastreux de la Baie des Cochons, en avril 1961 à Cuba).

Et au sujet de George W. Bush, nul besoin de rappeler à quel point le 11-Septembre, moins de huit mois après son investiture du 20 janvier 2001, restera devant l'Histoire comme l'élément capital, fondateur, essentiel, de sa catastrophique présidence.

Tous ces événements — on pourrait en trouver d'autres — sont des crises internationales que n'avaient pas vues venir les oracles. Et qui sont toutes survenues dans la première moitié du premier mandat du président.

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Que sera, cette fois, la mauvaise surprise? Par définition, un tel événement ne peut être annoncé. Mais essayons tout de même de chercher... ailleurs qu'en Ukraine (intervention russe) ou au Pakistan (intervention américaine), qui sont par excellence des «crises annoncées».

Tiens, une possibilité: un allié autoritaire des États-Unis dans le monde arabe — par exemple le régime Moubarak en Égypte — bascule sous l'effet d'une grave crise sociale (émeutes de la faim) dont profitent les intégristes locaux (les Frères musulmans), qui se retrouvent soudain aux portes du pouvoir...

Autre possibilité: une crise des missiles... avec le Venezuela dans le rôle de Cuba! La semaine dernière, Dimitri Medvedev a parlé de neutraliser à tout prix le futur dispositif antimissile des États-Unis en Pologne et en République tchèque. Mais ce que l'on sait moins, c'est qu'un rapprochement russo-vénézulien est parallèlement en cours, avec manoeuvres communes et coopération militaire.

Si les États-Unis se croient fondés d'aider la Géorgie et «l'ami Saakachvili», les Russes pourraient parfaitement leur retourner l'argument avec «l'ami Chávez»... Dans un tel cas de figure, on peut être assuré que «saint Barack» n'ira pas jouer les colombes, et qu'il voudra montrer au monde — comme ses prédécesseurs — les dents acérées de l'Amérique. Mais au fait, le sont-elles toujours?

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François Brousseau est chroniqueur d'information internationale à Radio-Canada. On peut l'entendre tous les jours à l'émission Désautels à la Première Chaîne radio et lire ses carnets dans www.radio-canada.ca/nouvelles/carnets.
1 commentaire
  • Jean-Pierre Audet - Abonné 10 novembre 2008 10 h 19

    Le sont-elles toujours ?

    Les dents acérées de l'Amérique pouvaient encore mordre de façon ferme et respectée du temps de Kennedy, de façon irraisonnée et irrespectueuse lors de l'invasion de l'Iraq par Bush fils. Les États-Unis étaient encore considérés comme la première puissance mondiale. En quelques années, les faiblesses de l'administration Bush, de même que le retour en force de la Russie sous Poutine et surtout la naissance de ce nouveau géant économique que représente la Chine, tout cela combiné aura fait perdre aux USA la capacité de faire peur au reste du monde. Leur dernière influence prépondérante, peut-être la pire, aura sans doute été cette débâcle économique issue des USA et répandue comme traînée de poudre sur l'ensemble de la planète, fruit de la mondialisation économique. La Chine se fait encore discrète, mais Poutine ne sera bientôt plus le seul auquel le nouveau président Obama aura à se frotter et à aiguiser ses dents.

    Je suis quand même fort surpris que tant de réactions négatives suivent si rapidement l'élection d'un candidat désiré partout, qui ne sera définitivement installé en fonction que le 20 janvier 2009 ! Qu'en sera-t-il dans les mois qui suivront ?