Problème d'argent au Vatican ? - Musulmans et juifs restent les grands défis de Benoît XVI

Le Vatican n'échappe pas à la crise financière qui traverse la planète. Non seulement le gouvernement central de l'Église catholique n'embauche-t-il plus de personnel, mais ses quelque 2700 employés, clercs et laïques, sont désormais tenus à une stricte présence au travail, rapportait l'agence Bloomberg le mois dernier, citant la presse italienne.

«Nous ne pouvons nous permettre de gaspillage», a déclaré au journal La Stampa Mgr Renato Boccardo, l'administrateur de la Cité vaticane. «Il y a beaucoup de travail à faire, a-t-il expliqué, et la situation financière ne nous permet pas d'embaucher plus de personnel.» Les fonctionnaires du pape porteront donc, dès janvier, une carte magnétique et enregistreront leurs heures de travail.

D'après un document interne du Vatican, cité cette fois par The Tablet, un hebdomadaire catholique de Grande-Bretagne, les finances du Saint-Siège accusent des difficultés. Les revenus qu'il tire d'un patrimoine d'un milliard en valeurs mobilières et en propriétés ont subi les contrecoups d'un marché financier en chute libre et de la baisse du dollar américain.

La situation est moins claire quant aux dons que les catholiques du monde font parvenir au pape. Ceux des États-Unis comptaient parmi les plus généreux. La crise que l'Église catholique y connaît en raison du scandale de la pédophilie aura compliqué les choses. Des diocèses, en effet, y sont au bord de la faillite. Et maints catholiques ont perdu confiance dans l'institution.

Des gens d'affaires, il est vrai, ont formé une «table ronde» pour aider l'Église américaine à surmonter ses graves problèmes. Une cinquantaine d'évêques collaborent avec eux, mais, à en croire Business Week, au sein de l'épiscopat, plus d'un prélat reste sceptique. Et même si les collectes s'améliorent, les dépenses, elles, grimpent encore.

Plaie d'argent n'est pas mortelle, dira-t-on. Néanmoins, le défi reste considérable, et pas seulement aux États-Unis, d'assurer l'entretien d'un patrimoine qui est parfois déserté par les fidèles, et qui menace ruine un peu plus chaque année. Il deviendra délicat, en effet, de faire la quête pour des bâtisses alors que de plus en plus de gens succomberont à la situation économique.

L'ouverture musulmane

Mais, pour le Vatican, ce sont les rapports avec les autres grandes religions qui présentent les principales difficultés. Le rapprochement avec l'islam, il est vrai, se poursuit. Ainsi, une délégation musulmane de haut rang s'est rendue à Rome, la semaine dernière, présenter à Benoît XVI un projet de déclaration énonçant des «fondements communs» aux musulmans et aux chrétiens.

Cette démarche paraît d'autant plus importante qu'elle a obtenu l'appui de près de 300 personnalités du monde musulman. Ces délégués appartiennent à des traditions diverses sinon opposées, comme l'islam sunnite et l'islam chiite. Plusieurs leaders chrétiens ont également bien accueilli l'initiative, dont l'archevêque de Canterbury, l'anglican Rowan Williams.

La délégation comptait le Grand Mufti de Bosnie, un ayatollah de l'Iran, un prince de la Jordanie ainsi que des Britanniques convertis à l'islam. Un universitaire de Turquie, le Dr Ibrahim Kalin, membre du groupe, a souligné, à la lumière de l'affaire des caricatures, l'importance d'établir un dialogue régulier entre chrétiens et musulmans.

«Les choses peuvent très vite nous échapper des mains, a-t-il dit à la BBC. Une ligne de communication est nécessaire pour permettre d'agir préventivement en prenant position et en mobilisant des ressources.»

Le pape aura sans doute été sensible à cette idée de «ligne rouge», fort utile en cas de crise, lui qui a failli en déclencher une, en 2006, en évoquant à Ratisbonne le mot d'un empereur du XIVe siècle sur la violence par laquelle l'islam s'est répandu dans le monde ancien. Mais Benoît XVI vise davantage. Son pontificat tente d'établir, entre pays musulmans et chrétiens, une réciprocité de droits fondamentaux, notamment en matière de liberté religieuse.

Des musulmans sont conscients du problème que pose le sort fait, en terre musulmane, à des minorités religieuses d'autre confession. Ainsi, l'été dernier, des universitaires musulmans en visite à La Mecque ont suggéré de créer en Arabie saoudite un centre international consacré aux rapports entre civilisations. Plus tôt, en mars, le roi Abdullah n'avait-il pas proposé de tenir des discussions entre les trois grandes religions monothéistes?

Pourtant, comme le signalait à cette occasion la presse internationale, l'Arabie saoudite demeure le seul pays du monde arabo-musulman à bannir de son territoire toute autre pratique religieuse, alors qu'elle compte dans sa population nombre de travailleurs étrangers non musulmans.

Pie XII et les juifs

Si, malgré tout, un certain dégel s'annonce prometteur entre la chrétienté et l'islam, par contre, les rapports établis entre le catholicisme et le judaïsme restent fragiles. Avec les musulmans, les différences portent surtout sur des croyances théologiques. Avec les juifs, c'est l'histoire tragique du passé qui revient hanter les parties.

Ainsi, le mois dernier, Benoît XVI aura ravivé une vieille controverse au sujet de Pie XII en se faisant le défenseur de son prédécesseur, encore accusé d'être resté «silencieux» pendant l'extermination des juifs d'Europe. Dans la communauté juive, d'aucuns estiment qu'il importe de dissiper les doutes à ce sujet avant de procéder, comme des catholiques s'y emploient, à la béatification de Pie XII.

La controverse sera alimentée aussi du Canada, si un documentaire de Salt and Light Television, de Toronto, est diffusé le mois prochain au pays, comme la chose est prévue. Le film A Hand of Peace, a déclaré son réalisateur, David Naglieri, au National Post, veut notamment améliorer l'image de l'Église.

On vise aussi à démystifier cette «légende noire», née en 1963 d'une pièce du dramaturge allemand Rolf Hochhuth, Le Vicaire, que les Soviétiques auraient exploitée à l'époque pour discréditer Pie XII, un pape jouissant jusqu'alors d'un grand prestige moral.

Si Pie XII avait eu un tel comportement, commente un historien juif, Sir Martin Gilbert, pourquoi des leaders juifs auraient-ils, après la guerre, loué ce pape? «Ces gens n'avaient aucune raison de flatter un pape, dit-il. S'ils avaient pensé qu'il devait être démasqué, ils l'auraient fait.»

Pour le professeur Thane Rosenbaum, de l'Université Fordham, on ne saurait expliquer la prudence de Pie XII par un souci de protéger le clergé catholique des représailles nazies. Un pape, estime-t-il, jouit d'une autorité morale à l'échelle de la planète, l'homme exerce une influence et un pouvoir étonnants.

Si, au contraire, on pense que Pie XII craignait pour le Vatican, sinon pour lui-même (l'armée allemande n'a pas hésité à envahir l'Italie), alors comment expliquer, demande Michael Phayer, auteur d'une biographie sur Pie XII, le silence du pape sur la déportation des juifs de Hongrie en 1944? À ce moment-là, Rome était tombée aux mains des forces américaines.

Benoît XVI souhaite que la béatification de ce pape se fasse dans la joie et la sérénité. Mais Pie XII est un tel personnage dans l'Église, sinon dans le reste du monde, que la reconnaissance de sa sainteté à Rome ne va pas passer, le cas échéant, sans une forte couverture médiatique. Il est étonnant que le Vatican n'ait pas déjà dissipé le mystère qui entoure son rôle durant la Seconde Guerre.

***

redaction@ledevoir.com

Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.