Médias - Retour à la case départ pour les grandes chaînes

On aurait le goût d'écrire «tout ça pour ça». Des mois de débats, des tonnes de documents, pour en arriver à cette décision du CRTC d'il y a dix jours: les chaînes de télévision généralistes n'auront pas droit à l'argent des abonnés du câble et du satellite.

Ce qui est étonnant, c'est la réaction des chaînes elles-mêmes. Compte tenu de l'énergie qu'elles avaient mise pour convaincre le CRTC d'avoir accès aux redevances des abonnés, on aurait pu s'attendre, au lendemain de la décision, à ce qu'elles poussent les hauts cris.

Pas du tout. La réaction fut sobre. Quebecor a même été anormalement calme, se contentant de remarquer que le CRTC n'avait «pas retenu» sa suggestion de mieux financer la télévision généraliste. TQS n'a pas fait de dépression nerveuse non plus, ajoutant qu'elle poursuivra son plan de relance.

Le CRTC a rendu une décision pro-consommateur, craignant visiblement une augmentation importante de la facture des distributeurs de signaux de télévision.

Mais il faut admettre que les chaînes généralistes ne s'entendaient pas toujours entre elles sur la proposition à présenter au CRTC.

Pas de stratégie unanime

Toutes les chaînes généralistes du pays, que ce soit TVA, Radio-Canada, TQS, CTV ou Global, ont dénoncé l'iniquité entre les chaînes spécialisées et les chaînes généralistes, les premières recevant de l'argent des abonnés, alors que les deuxièmes n'en reçoivent pas, tout en étant les plus regardées, et tout en étant celles qui investissent le plus dans la programmation canadienne (évidemment, elles sont également distribuées gratuitement pour ceux qui ne sont abonnés ni au câble ni au satellite, avantage dont ne disposent pas les spécialisées).

Leur dénonciation était unanime, mais leur stratégie ne l'était pas.

Par exemple, les groupes privés ne voulaient pas que Radio-Canada ait accès aux redevances, selon l'argument que Radio-Canada était déjà financée par l'argent des contribuables.

Ensuite, personne ne proposait un mode de fonctionnement unique. Radio-Canada a avancé l'idée que l'accès aux redevances soit accordé uniquement aux chaînes qui présenteraient un plan détaillé sur l'utilisation de ces nouvelles sommes, qui seraient réinvesties dans la programmation canadienne. Sauf erreur, cette idée n'a pas été approfondie par les autres.

Certains groupes privés proposaient que le CRTC décide lui-même du montant qu'il faudrait facturer. D'autres, comme Quebecor, voulaient laisser jouer les forces du marché.

Sans parler des entreprises, qui se contredisaient elles-mêmes, le cas de Cogeco étant le pire. En 2007, alors qu'il était propriétaire de TQS, Cogeco suppliait le CRTC de lui accorder des redevances pour sauver TQS. Au printemps 2008, après s'être débarrassé de TQS, Cogeco, qui portait maintenant son seul chapeau de câblodistributeur, s'est présenté aux audiences du CRTC en rejetant catégoriquement la demande des chaînes généralistes d'avoir accès aux redevances. Il faut savoir ce que l'on veut...

Prix de consolation

Le CRTC a été assez dur dans sa décision, puisqu'il a carrément indiqué que les chaînes n'avaient pas fait la démonstration de l'urgence de la crise, et donc de l'urgence de trouver des sources de financement supplémentaires.

Prix de consolation qui pourrait avoir de l'importance: le CRTC oblige les distributeurs à contribuer à un nouveau fonds, le Fonds pour l'amélioration de la programmation locale, doté de 60 millions, dans lequel les chaînes pourraient puiser pour financer des émissions locales, selon des critères qui restent à définir.

Cela étant dit, les problèmes des chaînes généralistes demeurent et ils n'ont pas été inventés de toutes pièces, même si on peut quelquefois soupçonner les chaînes de noircir le tableau. L'écoute des chaînes généralistes diminue, et l'écoute des chaînes spécialisées augmente sans cesse. L'année dernière, les recettes de la télévision généraliste ont diminué de 1,3 %, une première baisse en dix ans, alors que les recettes de la télévision spécialisée grimpaient de 9,1 %. Il y a dix ans, les recettes de la télévision généraliste représentaient 79,4 % de toutes les recettes de la télévision. Cette proportion n'était plus que de 56 % en 2007.

Ailleurs aussi

Le problème n'est pas seulement québécois ou canadien. L'écoute des grands réseaux américains est également en baisse. Lors de l'élection présidentielle de mardi dernier, on a remarqué que l'écoute de la soirée électorale, même si elle avait été élevée chez les grands réseaux généralistes, avait quand même diminué d'environ deux millions de téléspectateurs par rapport à la soirée électorale de 2004, alors que l'écoute de CNN, chaîne câblée, avait doublé pour la même soirée.

En France, la part d'audience de la grande chaîne privée généraliste TF1 n'était plus que de 26,2 % en octobre, un record à la baisse.

Au Canada, le président de CanWest Global a déclaré la semaine dernière que les entreprises comme la sienne seraient obligées dans les prochains mois de revoir leur modèle d'affaires, à la suite de la décision du CRTC.

Résultat: les réseaux seront moins audacieux, proposeront moins de projets risqués, éviteront les fictions trop coûteuses, proposeront plus de jeux et de magazines, ou tenteront de générer le maximum de profits avec des émissions-événements déclinées sur plusieurs supports, comme Star Académie pour Quebecor.

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pcauchon@ledevoir.com
3 commentaires
  • Pascal Barrette - Abonné 10 novembre 2008 13 h 41

    Gangrène ussanienne

    Monsieur Cauchon

    Dans tout ce débat sur la distribution de la tarte câble-télévision, j'ai l'impression d'assister à une chicane de clôture. Sans connaître tous les tenants et aboutissants de cette guerre, pourriez-vous nous éclairer en nous en identifiant les drapeaux. J'entends le cliquetis des armes, mais moi, terré devant mon écran, je ne comprends pas trop pourquoi cette guerre. À cet égard, le langage avocatier des documents du CRTC ne m'aident en rien.

    J'intuitionne que dans le démêlage de toute cette tuyauterie de câble-chaîne-généraliste-spécialisée on oublie le but premier de toute cette quincaillerie stipulé à l'article 3 b de la Loi sur la radiodiffusion (1991): « ...le système canadien de radiodiffusion...offre... un service public essentiel pour le maintien et la valorisation de l'identité nationale et de la souveraineté culturelle...».

    Il me semble que dans toute cette guerre de tuyauterie, on a complètement oublié la raison d'être de notre système canadien de radiodiffusion, la promotion de notre identité nationale et culturelle. Celle-ci est en train de se faire gangréner par la télé ussanienne, j'invente le mot pour ne pas dire américaine, et pendant ce temps, les docteurs se disputent sur la grosseur des tubes de salin. Quelqu'un peut-il me dire si je suis à côté de la track?

    Pascal Barrette
    Ottawa

  • John Mokawi - Inscrit 10 novembre 2008 21 h 24

    Ça sent le troll

    M. Barette, oui, vous est dans le champ, parce que c'est dans le détail que se jouent toutes les guerres. D'ailleurs, je me demande bien si vous ne le sauriez pas vous-même, mais que, désireux d'étaler à la face du Québec toute la gloire de votre culture, vous auriez omis cette sagesse et vous auriez confectionné un cheval de bataille à même la vacuité de votre esprit.

    Pour ce mal, je propose deux remèdes: le premier, c'est de lire, afin d'alimenter vos neurones de quelque chose de concret et de vous mettre un peu de plomb dans la tête. Pas des nouvelles, mais du contenu.

    Le second remède, c'est de vous mettre au courant de la netiquette (regardez wikipedia pour netiquette et troll, car en commentant à côté du sujet et en versant dans un nationalisme de mauvais aloi, vous sentez le troll.

  • Pascal Barrette - Abonné 22 novembre 2008 15 h 31

    Réponse à John Mokawi

    Monsieur John Mokawi me crie des noms. Je ne savais pas ce qu'était un troll. Grâce à lui, ma culture s'est parée d'une feuille de plus. Je ne fais pas beaucoup dans les blogues. À part mes lettres aux éditeurs et mes commentaires aux articles du Devoir, je ne blogue pas.

    Comme le cri de mon interlocuteur ne précise pas la raison de sa salve, un cri est toujours comme ça, il me force à deviner qu'elle a peut-être à voir avec le «nationalisme de mauvais aloi» dont il m'accuse.

    Aurait-il sursauté en lisant «valorisation de l'identité nationale et de la souveraineté culturelle»? Si oui, il a peut-être confondu souveraineté politique québécoise et souveraineté culturelle canadienne. Dans les dispositions générales de la Loi sur la radiodiffusion du Canada (La Loi), la politique canadienne de radiodiffusion précise notamment à l'article 3(1) que:
    « le système canadien de radiodiffusion devrait :

    (ii) favoriser l'épanouissement de l'expression canadienne en proposant une très large programmation qui traduise des attitudes, des opinions, des idées, des valeurs et une créativité artistique canadiennes, qui mette en valeur des divertissements faisant appel à des artistes canadiens...».

    Mon propos visait à démontrer que la récente décision du CRTC, le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes, de ne pas accorder aux chaînes de télévision généralistes une tranche de l'argent des abonnés du câble et du satellite, allait à l'encontre de la Loi.

    À moins que M. Mokawi n'aît été agacé par l'utilisation des mots «tuyauterie et quincaillerie» quand je fais référence aux techniques de diffusion. Si ces mots ont pu blesser tout aficionado de la haute technologie, je m'en excuse. Je voulais simplement faire valoir que le contenu doit primer sur le contenant. Dans le débat actuel, les pourvoyeurs de canaux, câbles et satellites, sont les grands gagnants, les producteurs d'émission, les perdants.

    C'est pour ça que nous sommes inondés par les CSI, NCSI, 24 heures chrono «ussaniens», ou «ussasiens», je laisse à l'Office de la langue française le soin de trancher. Il est plutôt ironique que dans cette dernière série le héros Jack Bauer soit joué par le Canadien Kiefer Sutherland et que dans la prochaine saison, le «First Gentleman», le mari de la présidente des USA soit joué par un de nos meilleurs acteurs canadiens, Colm Feore, compagnon d'arme de Patrick Huard dans Bon cop, bad cop.

    Comment se fait-il que nous nous n'ayons pas de «Cop chrono» à la canadienne ou à la québécoise? Nous en avons les talents, tant à Montréal qu'à Toronto. La réponse est dans la trace de l'argent. La récente décision du CRTC le laisse surtout entre les mains des câblo-distributeurs, non des producteurs d'émissions canadiennes.

    En espérant que ces clarifications contribuent à dissiper tout effluve de troll.

    Pascal Barrette
    Ottawa